Au bout de sept mois, le sartyi s'en fut en voyage. Le lendemain de son départ, ses femmes se réunirent et dirent à Takisé: «Tu es la favorite du chef et tu ne travailles «jamais. Si tu ne nous fais de suite griller «ces graines de sésame, nous allons te tuer «et nous jetterons ton corps dans la fosse «des cabinets.»
Takisé, effrayée par cette menace, s'approche du feu pour faire griller les graines de sésame dans un canari, et, à mesure qu'elle en surveillait la torréfaction, son corps fondait comme beurre au soleil et se transformait en une graisse fluide qui donna naissance à un grand fleuve.
Les autres femmes du roi assistaient, sans en être émues, à cette métamorphose. Quand tout fut terminé, l'ancienne favorite leur dit ceci: «Maintenant, soyez-en certaines, «nous voilà perdues sans retour car «le sartyi, une fois revenu de voyage, nous «fera couper la tête. Sûrement il ne «pourra nous pardonner d'avoir contraint «sa préférée à travailler près du «feu jusqu'à ce qu'elle soit entièrement «fondue. Et la première décapitée, ce sera «moi.»
Les femmes du roi vécurent donc, jusqu'au retour de leur mari, dans l'appréhension d'une mort inévitable.
Le sartyi revint de voyage quelques jours après. Avant même de boire l'eau qu'on lui offrait, il appela sa préférée «Takisé! Takisé!» L'ancienne favorite alors s'approcha de lui et lui dit: «Sartyi et mari, je ne peux rien te cacher. En ton absence, les petites (c'était les co-épouses qu'elle désignait ainsi) ont fait travailler ta favorite, Takisé, près du feu. Elle a fondu comme beurre et, ce fleuve nouveau que tu aperçois dans le lointain, c'est elle qui lui a donné naissance en fondant de la sorte.»
«—Il me faut ma Takisé!» Telle était l'idée fixe du sartyi qui courut aussitôt vers le cours d'eau, suivi de son ancienne favorite.
Quand ils furent au bord du fleuve, le roi se changea en hippopotame et plongea à la recherche de Takisé. La favorite d'autrefois, qui avait un sincère amour pour son mari, prit la forme d'un caïman et entra dans l'eau, elle aussi, pour ne pas quitter le sartyi.
Depuis lors hippopotame et caïman n'ont pas cessé de vivre dans les marigots.
Bogandé, 1911.
Fatimata Oazi (Interprété par SAMAKO