La vieille n'avait ni enfant ni captive et devait faire son ménage elle-même; mais il advint que, depuis qu'elle avait déposé dans le canari des restes de Takisé, elle trouvait chaque jour sa case balayée et ses canaris remplis d'eau jusqu'au bord. Et il en était ainsi chaque fois qu'elle s'absentait un moment. C'est que la graisse et les boyaux se changeaient tous les matins en deux jeunes filles qui lui faisaient son ménage.

Un matin, la bonne femme se dit: «Il «faut que je sache aujourd'hui même qui me «balaye ainsi mon aire et me remplit mes «canaris...». Elle sortit de sa case et en ferma l'entrée avec un séko[139] puis, se tenant derrière le séko, elle s'assit et guetta à travers les interstices du nattage, ce qui allait se passer à l'intérieur.

Note 139:[ (retour) ] Séko: panneau de paille grossièrement tressée, utilisé comme porte mobile.

A peine était-elle assise qu'elle entendit du bruit dans la case. Elle attendit sans bouger. C'étaient des frottements de balais sur le sol qui produisaient ce bruit. Alors elle renversa brusquement le séko et aperçut les deux jeunes filles qui couraient vers son grand canari pour y rentrer au plus vite: «Ne rentrez pas! leur cria-t-elle. Je n'ai «pas d'enfant, vous le savez: nous vivrons «ici toutes trois en famille.»

Les jeunes filles s'arrêtèrent dans leur fuite et vinrent auprès de la vieille. Celle-ci donna à la plus jolie le nom de Takisé et appela l'autre Aïssa.

Elles restèrent longtemps avec la vieille sans que personne s'aperçut de leur présence car jamais elles ne sortaient. Un jour un gambari (marchand) se présenta chez elle et demanda à boire. Ce fut Takisé qui apporta l'eau, mais l'étranger était tellement ravi de sa beauté qu'il ne put boire.

Quand il rendit visite au roi, le gambari lui raconta qu'il avait vu chez une vieille femme du village une jeune fille d'une beauté sans pareille: «Cette fille, conclut-il ne peut avoir qu'un sartyi pour époux.»

Le sartyi ordonna incontinent à son griot d'aller, en compagnie du dioula, chercher la jeune fille. Elle se présenta, suivie de la vieille. «Ta fille est merveilleusement jolie dit le sartyi à cette dernière, je vais la prendre pour femme.—Sartyi, répondit la vieille, je veux bien te la donner comme épouse mais que jamais elle ne sorte au «soleil ou ne s'approche du feu, car elle fondrait «aussitôt comme de la graisse.»

Le sartyi promit à la vieille que jamais Takisé ne sortirait aux heures de soleil et que jamais non plus elle ne s'occuperait de cuisine. Il n'y avait donc pas à craindre de cette façon qu'elle fût exposée à la chaleur qui lui était funeste.

Takisé épousa le roi qui lui donna la place de sa femme préférée. Celle-ci, déchue de son rang, n'eut plus que la situation des femmes ordinaires, de celles qui ne doivent jamais se tenir, sans ordre exprès, au côté de leur mari.