Chaque peuple a ses conceptions, plus ou moins convaincues, sous ce rapport et nul ne songerait à proposer le recueil des fables de notre La Fontaine comme un modèle de vérité scientifique.
En regard des fables—relativement rares—qui relatent les aventures d'animaux divers, il en est un grand nombre qui s'attachent avec complaisance à évoquer les tours pendables de frère lièvre à son éternelle dupe: l'hyène. C'est ainsi qu'à côté des fables ésopiques s'est constitué au moyen âge le roman du renard.
A première vue on est tenté d'établir des similitudes, d'identifier Diâtrou, l'hyène, au brutal Isengrin et frère lièvre à Goupil le renard, mais l'ouvre médiévale est avant tout une suite de fabliaux satiriques où l'humeur gouailleuse du populaire s'esbaudit à un pastiche de la société féodale. Or il ne semble pas qu'on en puisse dire autant de la geste burlesque de l'hyène et du lièvre dans la littérature indigène, encore qu'elle célèbre, elle aussi, le triomphe de l'esprit madré sur la force brutale.
Cependant il serait présomptueux de prétendre porter un jugement définitif sur cette question. Quoi qu'il en soit, il est un fait à retenir c'est qu'à part le titre de roi donné à l'éléphant on ne voit pas trace dans les fables indigènes d'une société animale constituée avec ses marabouts, ses parasites des puissants, ses dignitaires et ses magistrats, bien que la société indigène offre des exemples d'un semblable état de choses[30].
Note 30:[ (retour) ] Ainsi la cour des bourbas diolofs avait son toubé ou vice-roi, ses diarafs (ou? comtes) son bicète (héraut) etc., comme je l'ai indiqué dans une autre étude.
Nous reviendrons un peu plus longuement sur tout cela quand, au chapitre IV, nous étudierons les personnages des fables et, plus spécialement les deux grands premiers Rôles.
F. Contes égrillards, humoristiques et à combles.
De même que celle de nos ancêtres gaulois ou moyen-âgeux, la civilisation attardée des noirs ne s'effraie ni de l'anecdote scatologique, ni du récit égrillard. On sait d'ailleurs qu'en France même, la pudibonderie... verbale ne remonte guère qu'à deux siècles et demi tout au plus.
Est-ce immoralité chez l'indigène? Non pas; mais amoralité absolue. Le noir, non catéchisé, est naturellement et ingénuement amoral. Il n'a pas, comme nous, cet atavisme de morale religieuse dont l'influence persiste même chez les «libres-penseurs» les plus dégagés, en apparence, de l'étreinte du passé et qui nous fait nous effaroucher devant le récit d'actes ou d'événements somme toute conformes à la loi de Nature.
Il semble cependant que cette amoralité s'achemine peu à peu vers la réprobation de certains de ces actes naturels puisqu'elle cesse de s'en désintéresser, ce qu'elle manifeste en commençant à les tourner en dérision, au lieu de les laisser passer aussi inaperçus que le fait de manger quand on a soif ou de dormir lorsqu'on a sommeil.