D'autre part, à cette heure où l'Islam envahit de plus en plus la terre d'Afrique, il est bon d'enregistrer sans retard des traditions qui ne sont pas encore tout à fait dénaturées dans les pays déjà islamisés et qui, dans les régions encore intactes, ont conservé—ou peu s'en faut—leur pureté. Ces traditions sont les suprêmes vestiges des croyances primitives de la race noire et, à ce titre, méritent d'être sauvées de l'oubli.
Elles le méritent encore au point de vue littéraire. Le fond des récits et la façon dont ils sont traités les maintiennent au niveau des contes populaires indo-européens ou sémites, avec lesquels ces récits offrent d'ailleurs de manifestes ressemblances.
Quant à la forme qu'on a respectée, autant qu'il était possible de le faire pour être compris des lecteurs français, elle est, espérons-nous, celle même que comporte la narration de contes populaires[4]. Les contes recueillis de 1904 à 1910 ont été sténographiés sous la lente dictée des narrateurs indigènes: Ahmadou Diop, Boubakar Mamadou, Amadou Kouloubaly, Ousmann Guissé, Gaye Bâ, etc. Ceux transcrits au cours des années 1911 et 1912 ont été traduits par Samako Niembélé, un interprète intelligent, parlant assez correctement le français et je pourrais dire qu'ils sont plutôt son ouvre que la mienne, si je n'avais essayé, par quelques mots changés çà et là, de donner à son style la vivacité et l'expression qu'il ne pouvait, malgré une connaissance assez avancée de notre langue, lui communiquer autant qu'il l'aurait souhaité.
Note 4:[ (retour) ] Nombre de personnes, qui ne s'attendaient guère à trouver chez le noir une imagination aussi variée, m'ont demandé si j'étais bien certain que ces contes fussent vraiment populaires ou si l'on ne pouvait les supposer, au contraire, l'oeuvre et l'apanage exclusif de relatifs lettrés. J'ai répondu, je réponds encore ceci que ceux qui me les ont racontés appartenaient tous aux classes les plus modestes de la société; que d'ailleurs, au cours de déplacements qui m'amenaient parmi des peuplades très diverses; j'avais entendu raconter avec quelques variantes insignifiantes, les mêmes récits. Ainsi Le fils du sérigne (ouolof), Le plus terrible des êtres animés (bambara) Kahué l'omniscient (peuhl). Trois frères en voyage (gourmantié), exposent mêmes symboles et les deux premiers reproduisent à peu près le même récit. Il en est de même d'un conte môssi recueilli par Froger qui est conçu sur le même plan. Je pourrais multiplier les exemples, mais je préfère indiquer ces rapports en note à la fin du conte qui en occasionne la constatation.
J'insiste sur ce point que ni le fond ni les détails n'ont eu à souffrir de ce souci d'amélioration de la forme.
On trouvera ici beaucoup d'expressions locales, familières sans doute aux coloniaux, mais médiocrement intelligibles, sauf explication, pour le lecteur européen. J'ai cru pourtant devoir les conserver pour laisser au récit sa couleur locale encore qu'il y ait une incohérence apparente à mélanger dans un même conte des expressions ouoloves comme «tiéré»[5] et soussou comme «kélé»[6]. En fait, notre occupation, en amenant des rapports plus fréquents entre populations qui s'ignoraient à peu près auparavant, favorise la création d'une sorte de sabir ouest-africain au sein duquel des vocables du Ouadaï voisineront bientôt avec des expressions du Cayor ou du Baoulé. Ce sabir contient en puissance le patois futur de l'A.O.F. dont le français restera—nous y comptons—la langue officielle et littéraire.
Note 5:[ (retour) ] Couscous.
Note 6:[ (retour) ] Amant.
Les contes enregistrés dans ce recueil émanent de sources assez diverses pour justifier plus qu'à demi le sous-titre, guère trop général, qui leur a été donné. Pour que ce sous-titre fût absolument légitime, il faudrait qu'au nombre des contes rassemblés ici figurent ceux de la Côte d'Ivoire et du Dahomey. Néanmoins, étant données les grandes ressemblances des contes de ces deux dernières colonies[7] avec ceux des trois autres pays composant le Gouvernement Général, on peut dire qu'il existe une littérature ouest-africaine, homogène dans ses grandes lignes et provenant d'une mentalité générale commune. C'est pourquoi le sous-titre «Contes indigènes de l'Ouest-Africain, français» semble pouvoir être maintenu.
Note 7:[ (retour) ] Voir pour la Côte d'Ivoire, les contes de Delafosse et notamment: Le ciel, l'araignée et la mort. La conquête du Baoulé. Le crapaud et le caméléon, etc.