Un proverbe national caractérise mieux en quatre mots cette fusion de la vie du monde et de la vie de foi que ne le peuvent faire toutes les descriptions quand, pour peindre une femme parfaite, un parangon de vertu, il dit: «Elle excelle dans la danse et dans la prière!» Veut-on vanter une jeune fille, veut-on louer une jeune femme, on ne saurait mieux faire que de leur appliquer cette courte phrase: I do tańca, i do roźańca! On ne peut leur trouver de meilleur éloge, parce que le Polonais né, bercé, grandi, vivant entre des femmes dont on ne sait si elles sont plus belles quand elles sont charmantes ou plus charmantes quand elles ne sont pas belles; le Polonais ne se résignerait jamais à aimer d'amour celle que personne ne lui envierait au bal, pas plus qu'il ne chérira éternellement celle dont il ne pense pas que, plus ardente que les séraphins dans les cieux, elle fatigue de ses implorations et de ses expiations, de ses oraisons et de ces jeûnes, ce Dieu qui châtie ceux qu'il aime et qui a dit des nations: elles sont guérissables!

Pour le vrai Polonais, la femme dévote, ignorante et sans grâce, dont chaque parole ne brille pas comme une lueur, dont chaque mouvement n'exhale pas le charme d'un parfum suave, n'appartient pas à ces êtres qu'enveloppe un fluide ambiant, une vapeur tiède,—sous les lambris dorés, sous le chaume fleuri, comme derrière les grilles du chœur.—En revanche, la femme intéressée, calculatrice habile, syrène, déloyale, sans foi ni bonne foi, est un monstre si odieux qu'il ne devine même pas les ignobles écailles qui se cachent au bas de sa ceinture, artificieusement voilées. Qu'en advient-il? Il tombe dans ses pièges et, quand il y est tombé, il est perdu pour sa génération, ce qui fait croire que les Polonais s'en vont et qu'il ne reste plus que des Polonaises! Quelle erreur! En fût-il ainsi, la Pologne n'aurait point à pleurer ses fils pour toujours. Comme cette illustre Italienne du moyen-âge qui défendait elle-même son château-fort et, voyant six de ses fils couchés à ses pieds sur ses crénaux, défiait l'ennemi en lui montrant son sein d'où elle ferait naître six autres guerriers non moins valeureux, les mères polonaises ont de quoi remplacer les générations énervées, les générations qui ont servi d'anneau dans la chaîne généalogique, sans laisser d'autres traces de leur triste et terne passage!

D'ailleurs, en ce siècle de calomnies, on calomnie aussi les hommes là, ou les femmes ont de quoi braver, vaincre et faire taire la calomnie. Si ces Polonaises qui changent une fleur des champs en un sceptre dont on bénit la puissance, ont un sens de la foi plus sublime que les hommes, il n'est pourtant pas plus viril; si elles ont le goût de l'héroïsme plus exalté, il n'est pourtant pas plus impérissable; si l'orgueil de la résistance est plus indigné chez elles, il n'est pourtant pas plus indomptable! Tout le monde dit du mal des Polonais; cela est si aisé! On exagère leurs défauts, on a soin de taire leurs qualités, leurs souffrances surtout. Où donc est la nation qu'un siècle de servitude n'a point défaite, comme une semaine d'insomnie défait un soldat? Mais, quand on aura dit tout le mal imaginable des Polonais, les Polonaises se demanderont toujours: Qui donc sait aimer comme eux? S'ils sont souvent des infidèles, prompts à adorer toute divinité, à brûler leur encens devant chaque miracle de beauté, à adorer chaque jeune astre nouvellement monté sur l'horizon, qui donc a un cœur aussi constant, des attendrissements que vingt ans n'ont pas effacés, des souvenirs dont l'émotion se répercute jusque sous les cheveux blancs, des services empressés qui se reprennent après un quart de siècle d'interruption comme on renoue un entretien brisé la veille? Dans quelle nation ces êtres, frêles et courageux, trouveraient-elles autant de cœurs capables de les adorer d'une dévotion si vraie, qu'il fait aimer la femme jusqu'à aimer la mort pour elle, sachant que son beau regard ne peut convier qu'à une belle mort?

Là-bas, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme ne connaissait point encore ces méfiances néfastes qui font craindre une femme comme on redoute un vampire. Il n'avait point encore entendu parler de ces magiciennes malfaisantes du dix-neuvième siècle, surnommées les «dévoreuses de cervelles»! Il ne savait point encore qu'il existerait un jour des princesses entretenues, des comtesses courtisanes, des ambassadrices juives, des grandes dames aux gages d'une grande puissance, des espionnes de haute naissance, des voleuses de bonne maison dérobant le cœur, les secrets, l'honneur, le patrimoine de ceux dont elles recevaient l'hospitalité! Il ignorait que sous peu on aurait formé à l'intention des grands noms de son pays, à l'intention des fils de mères incorruptibles, des héritiers d'une longue lignée de nobles ancêtres, toute une école de séductrices dressées au métier de la délation. L'homme ne se doutait pas encore qu'il viendrait un temps où dans les sociétés d'Europe, sociétés chrétiennes cependant, un homme d'honneur passerait pour dupe de la femme qu'il n'aurait pas déshonorée, pour victime de celle qu'il n'aurait pas souillée!...

Alors, alors, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme aimait pour aimer; prêt à jouer sa vie pour une beauté qu'il aurait vue deux fois, se souvenant que le parfum de la fleur ne laisse à jamais son plus poétique souvenir que lorsqu'elle ne fut jamais cueillie, jamais flétrie! Il eût rougi de penser aux menus plaisirs d'une volupté corrompue, en cette société où la galanterie consistait à haïr le conquérant, à mépriser ses menaces, à braver son courroux, à railler le parvenu barbare qui prétend faire oublier à l'Europe somnolente le mécanisme asiatique de sa savonnette à vilain. Alors, alors, l'homme aimait quand il se sentait aiguillonné au bien et béni par la piété, fier des grands sacrifices, entraîné aux grandes espérances par une de ces femmes dont le cœur a pour note dominante l'apitoiement. Car, en toute Polonaise, chaque tendresse jaillit d'une compatissance; elle n'a rien à dire à celui qu'elle n'a pas à plaindre. De là vient que des sentiments qui ailleurs ne sont que des vanités ou des sensualités, se colorent chez elle d'un autre reflet: celui d'une vertu qui, trop sûre d'elle-même pour faire la grosse voix et se retrancher derrière les fortifications en carton de la pruderie, dédaigne les sécheresses rigides et reste accessible à tous les enthousiasmes qu'elle inspire, comme à tous les sentiments qu'elle peut porter devant Dieu et les hommes.

Ensemble irrésistible, qui enchante et qu'on honore! Balzac a essayé de l'esquisser dans des lignes toutes d'antithèses, renfermant le plus précieux des encens adressé à cette «fille d'une terre étrangère, ange par l'amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l'expérience, homme par le cerveau, femme par le cœur, géante par l'espérance, mère par la douleur et poète par ses rêves»[12].

Berlioz, génie shakespearien qui toucha à tous les extrêmes, dut naturellement entrevoir à travers les transparences musicales de Chopin le prestige innommable et ineffable qui se mirait, chatoyait, serpentait, fascinait dans sa poésie, sous ses doigts! Il les nomma les divines chatteries de ces femmes semi-orientales, que celles d'occident ne soupçonnent pas; elles sont trop heureuses pour en deviner le douloureux secret. Divines chatteries en effet, généreuses et avares à la fois, imprimant au cœur épris l'ondoiement indécis et berçant d'une nacelle sans rames et sans agrès. Les hommes en sont choyés par leurs mères, câlinés par leurs sœurs, enguirlandés par leurs amies, ensorcelés par leurs fiancées, leurs idoles, leur déesses! C'est encore avec de divines chatteries, que des saintes les gagnent au martyrologe de leur patrie. Aussi, comprend-on qu'après cela les coquetteries des autres femmes semblent grossières ou insipides et que les Polonais s'écrient, à bon droit, avec une gloriole que chaque Polonaise justifie: Niema jak Polki[13].

Le secret de ces divines chatteries fait ces êtres insaisissables, plus chers que la vie, dont les poètes comme Chateaubriand se forgent durant les brûlantes insomnies de leur adolescence une démonne et une charmeresse, quand ils trouvent dans une Polonaise de seize ans une soudaine ressemblance avec leur impossible vision, «d'une Ève innocente et tombée, ignorant tout, sachant tout, vierge et amante à la fois!!!»[14]—«Mélange de l'odalisque et de la walkyrie, chœur féminin varié d'âge et de beauté, ancienne sylphide réalisée... Flore nouvelle, délivrée du joug des saisons...[15]—Le poète avoue que, poursuivi dans ses rêves, enivré par le souvenir de cette apparition, il n'osa pourtant la revoir. Il sentait, vaguement, mais indubitablement, qu'en sa présence il cessait d'être un triste René, pour grandir selon ses vœux, devenir ce qu'elle voulait qu'il fût, être exhaussé et façonné par elle. Il fut assez fat pour prendre peur de ces vertigineuses hauteurs, parce que les Chateaubriand font école en littérature, mais ne font pas une nation. Le Polonais ne redoute point la charmeresse sa sœur, Flore nouvelle délivrée du joug des saisons! Il la chérit, il la respecte, il sait mourir pour elle... et cet amour, pareil à un arôme incorruptible, préserve le sommeil de la nation de devenir mortel. Il lui conserve sa vie, il empêche le vainqueur d'en venir à bout et prépare ainsi la glorieuse résurrection de la patrie.

Il faut cependant reconnaître qu'entre toutes, une seule nation eut l'intuition d'un idéal de femme à nul autre pareil, dans ces belles exilées que tout semblait amuser, que rien ne parvenait à consoler. Cette nation fut la France. Elle seule vit entre-luire un idéal inconnu chez les filles de cette Pologne, «morte civilement» aux yeux d'une société civile, où la sagesse des Nestor politiques croyait assurer «l'équilibre européen», en traitant les peuples comme «une expression géographique»! Les autres nations ne se doutèrent même pas qu'il pouvait y avoir quelque chose à admirer en le vénérant, dans les séductions de ces sylphides de bal, si rieuses le soir, le lendemain matin prosternées sanglotantes aux pieds des autels; de ces voyageuses distraites qui baissaient les stores de leur voiture en passant par la Suisse, afin de n'en pas voir les sites montagneux, écrasants pour leurs poitrines, amoureuses des horizonts sans bornes de leurs plaines natales!

En Allemagne, on leur reprochait d'être des ménagères insouciantes, d'ignorer les grandeurs bourgeoises du Soll und Haben! Pour cela, on leur en voulait à elles, dont tous les désirs, tous les vouloirs, toutes les passions se résument à mépriser l'avoir, pour sauver l'être, en livrant des fortunes millionnaires à la confiscation de vainqueurs cupides et brutaux! À elles, qui, encore enfants, entendent leur père répéter: «la richesse a cela de bon que, donnant quelque chose à sacrifier, elle sert de piédestal à l'exil!...»—En Italie, on ne comprenait rien à ce mélange de culture intellectuelle, de lectures avides, de science ardente, d'érudition virile, et de mouvements prime-sautiers, effarés, convulsifs parfois, comme ceux de la lionne pressentant dans chaque feuille qui remue un danger pour ses petits.—Les Polonaises qui traversaient Dresde et Vienne, Carlsbad et Ems, pour chercher à Paris une espérance secrète, à Rome une foi encourageante, ne rencontrant la charité nulle part, n'arrivaient ni à Londres, ni à Madrid. Elles ne songeaient point à trouver une sympathie de cœur sur les bords de la Tamise, ni une aide possible parmi les descendants du Cid! Les Anglais étaient trop froids, les Espagnols trop loin.