Les poètes, les littérateurs de la France, furent les seuls à s'apercevoir que dans le cœur des Polonaises, il existait un monde différent de celui qui vit et se meut dans le cœur des autres femmes. Ils ne surent pas deviner sa palingénésie; ils ne comprirent pas que si, dans ce chœur féminin varié d'âge et de beauté, on croyait parfois retrouver les mystérieuses attractions de l'odalisque, c'est qu'elles étaient là comme une parure acquise sur un champ de bataille; si l'on pensait y entrevoir une silhouette de walkyrie, c'est qu'elle se dégageait des vapeurs de sang qui depuis un siècle planaient sur la patrie! Par ainsi, ces poètes et ces littérateurs ne saisirent point la dernière formule de cet idéal dans sa parfaite simplicité. Ils ne se figurèrent point une nation de vaincus qui, enchaînée et foulée aux pieds, proteste contre l'éclatante iniquité au nom du sentiment chrétien. Le sentiment d'une nation, par quoi s'exprime-t-il?—N'est-ce point par la poésie et l'amour?—Et qui en sont les interprètes?—N'est-ce point les poètes et les femmes?—Mais, si les Français, trop habitués aux conventionalités artificielles du monde parisien, n'ont pu avoir l'intuition des sentiments dont Childe Harold entendit les accents déchirants dans les femmes de Saragosse, défendant vainement leurs foyers contre «l'étranger», ils subirent tellement la fascination qui s'échappait en ondes diaprées de ce type féminin, qu'ils lui prêtèrent des puissances presque surnaturelles.
Leur imagination, trop impressionnée par les détails, les grandit démesurément, exagérant la portée des contrastes et les facultés de la métamorphose dans ces Protées aux noirs sourcils et aux dents perlées. Elle en fit ainsi une énigme insoluble, ne sachant point, à force de se perdre entre les petits faits de l'analyse, reconstruire leur large synthèse. Dans une émotion éblouie, la poésie française crut dépeindre la Polonaise en lui jetant à la face, comme une poignée de pierreries multicolores, non serties, une poignée d'épithètes sublimes et incohérentes. Elles sont précieuses cependant, car leur éclat multicolore, leur incohérence irraisonnée, témoignent éloquemment de la violente commotion produite sur eux par ces femmes, dont les qualités françaises parlèrent à l'esprit français, mais qu'on ne connaît vraiment que lorsque les héroïsmes de leur cœur parlent au cœur.
La Polonaise d'autrefois, tant qu'elle fut la noble compagne de héros vainqueurs, n'était point ce qu'est la Polonaise d'aujourd'hui, ange consolateur de héros vaincus. Le Polonais actuel n'est pas plus différent de ce qu'était le Polonais antique, que la Polonaise moderne n'est différente de la Polonaise des anciens temps. Jadis, elle était avant tout et surtout une patricienne honorée; la matrone romaine devenue chrétienne. Toute Polonaise, qu'elle fut riche ou pauvre, à la cour ou à la ville, régnant sur ses palais ou sur ses champs, était grande dame. Elle l'était par suite de la situation que la société lui préparait, bien plus encore que par la noblesse de son sang et l'orgueil de son écusson. Les lois tenaient, il est vrai, sous une tutelle rigoureuse tout le sexe faible, (qui devient si souvent le sexe fort au milieu des poignantes péripéties de la vie), y compris les «hautes et puissantes châtelaines», que par respect et déférence on appelait białogłowa, parce que les femmes mariées avaient la tête couverte et les joues encadrées de blanches et vaporeuses dentelles, imitation civilisée, pudique et chrétienne, du voile musulman, injurieux et barbare. Mais, leur sujétion et leur impuissance légale, contre-balancée par les mœurs et les sentiments, loin de les diminuer, les élevaient, en préservant la sérénité de leur âme, qu'elles tenaient en dehors de l'âpre lutte des intérêts, et en ne leur permettant jamais d'être en faute.
Elles ne pouvaient disposer par elles-mêmes d'aucune fortune, d'aucune volonté, mais elles ne pouvaient non plus se tromper, être entraînées et devenir blâmables! C'était là pour elles tout gain, tout avantage; avantage inappréciable, dont elles connaissaient bien tous les échappatoires et les ressources infinies! N'ayant pas le pouvoir du mal, elles compensaient cette soumission à une vigilance constante, qui dictait les proportions du cadre où elles étaient placées, en prenant un empire presque sans bornes dans la vie privée, où chaque bien était leur attribut. Toute la dignité de la vie de famille, toute la douceur de la vie domestique leur étaient confiées; elles gouvernaient en souveraines ce noble et important apanage, d'où elles étendaient leur pieuse et pacificatrice influence sur les affaires publiques. Car, elles étaient dès leur première adolescence les compagnes de leur père, qui les initiait à ses poursuites et à ses inquiétudes, aux difficultés et aux gloires de la res publica; elles étaient les premières confidentes de leurs frères, souvent leurs meilleures amies la vie durant. Elles devenaient pour leur mari et leurs fils des conseillères secrètes, fidèles, perspicaces, déterminantes. L'histoire de la Pologne et le tableau de ses anciennes mœurs présentent sans cesse le type de ces courageuses et intelligentes épouses, dont l'Angleterre nous a offert un splendide exemple en 1683, lorsque dans un procès où sa tête était en jeu, Lord Russell ne voulut d'autre avocat que sa femme.
Sans ce type antique, grave et doux, jamais sec et anguleux; tendrement pieux, jamais bigot et fatigant; libéral et magnifique, jamais fiévreusement vain, la vraie Polonaise moderne n'aurait pas été à même de se produire. Elle enta sur l'idéal solennel de l'aïeule, la grâce et la vivacité françaises, dont sa petite-fille connut toutes les allures alors que l'irrésistible attrait des mœurs de Versailles, après avoir inondé l'Allemagne, arriva jusqu'à la Vistule. Date fatale! On peut l'affirmer: Voltaire et la Régence sous-minèrent la Pologne et furent les auteurs de sa ruine. En perdant ces mâles vertus, dont Montesquieu dit que seules elles soutiennent les États libres, et qui effectivement avaient soutenu la Pologne durant huit siècles!... les Polonais perdirent leur patrie. Les Polonaises étant plus fermes en la foi, moins besogneuses d'argent dont elles ne connaissaient pas le prix n'ayant pas eu l'habitude de le manier, moins accessibles à l'immoralité par une horreur innée et instinctive de l'impudeur, elles résistèrent mieux à la contagion mortifère du dix-huitième siècle! Leur religion, ses vertus, ses enthousiasmes et ses espérances, créèrent en elles le ferment sacré qui fera ressusciter cette patrie si chère!... Les hommes le sentent; ils le sentent si bien, qu'ils savent adorer ce qu'il y a d'adorable dans ces âmes dont chacune peut s'écrier: Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien, tant que le ciel, assailli de leurs supplications, ne leur aura point rendu l'intégrité de leur type primitif en leur rendant la patrie!
Les poètes de la Pologne n'ont certes pas laissé à d'autres l'honneur d'ébaucher, (avec des couleurs plus fulgurantes que fondues), l'idéal de leurs compatriotes. Tous l'ont chanté, tous l'ont glorifié, tous ont connu ses secrets, tous ont tressailli avec béatitude devant ses joies et religieusement recueilli ses pleurs! Si dans l'histoire et la littérature des «anciens jours», Zygmuntowskie czasy, on retrouve à chaque instant l'antique matrone de cette noblesse guerrière, comme l'empreinte d'un beau camée dans le sable d'or d'un fleuve dont le temps roule les flots anecdotiques, la poésie moderne dépeint l'idéal de la Polonaise actuelle, plus émouvant que ne le rêva jamais poète énamouré. Sur le premier plan se dessinent l'épique et royale figure de Grażyna, le sublime profil de la solitaire et secrète fiancée de Wallenrod; la Rose des Dziady, la Sophie de Pan Tadeusz. Autour d'elles, que de têtes charmantes et touchantes ne voit-on pas se grouper! On les rencontre à chaque pas, au milieu des sentiers bordés de roses que dessine la poésie de ce pays, où le mot de poète n'a point cessé de correspondre à celui de prophète: wieszcz! Dans ces vergers pleins de cerisiers en fleur; dans ces bois de chênes pleins d'abeilleries bourdonnantes, dépeints avec tant de fraîcheur par les romanciers; dans ces beaux jardins où s'étalent les superbes plates-bandes; dans ces somptueux appartements où fleurissent le grenadier rouge, le cactus blanc au gland d'or, les grappes roses du Pérou et les lianes du Brésil, on aperçoit à tout instant quelque tête à la Palma-Vecchio. Des lueurs pourpres d'un splendide couchant éclairent, là aussi, une lourde chevelure qui se détache sur quelque nuage vert d'eau, encadrant de sa blonde auréole des traits où le pressentiment de tristesses futures se cache déjà sous un sourire encore folâtre[16]!
Nous l'avons dit; peut-être faut-il connaître de près les compatriotes de Chopin pour avoir l'intuition des sentiments dont ses Mazoures sont imprégnées, ainsi que beaucoup d'autres de ses compositions. Presque toutes sont remplies de cette même vapeur amoureuse qui plane comme un fluide ambiant à travers ses Préludes, ses Nocturnes, ses Impromptus, où se retracent une à une toutes les phases de la passion dans des âmes spiritualistes et pures: leurres charmants d'une coquetterie inconsciente d'elle-même, attaches insensibles des inclinations, capricieux festonnages que dessine la fantaisie; mortelles dépressions de joies étiolées qui naissent mourantes, roses noires, fleurs de deuil; ou bien, roses d'hiver, blanches comme la neige qui les environne, attristant par le parfum même des tremblants pétales que le moindre souffle fait tomber de leurs frêles tiges. Étincelles sans reflet qu'allument les vanités mondaines, semblables à l'éclat de certains bois morts qui ne reluisent que dans l'obscurité; plaisirs sans passé ni avenir, ravis à des rencontres de hasard, comme la conjonction fortuite de deux astres lointains; illusions, goûts inexplicables tentant d'aventure, comme ces saveurs aigrelettes des fruits à moitié mûrs, qui plaisent tout en agaçant les dents. Ébauches de sentiment dont la gamme est interminable et auxquels l'élévation native, la beauté, la distinction, l'élégance de ceux qui les éprouvent, prêtent une poésie réelle, souvent sérieuse, quand l'un de ces accords qu'on croyait seulement effleurer dans un rapide arpège, devient tout d'un coup un thème solennel, dont les ardentes et hardies modulations prennent dans un cœur exalté les allures d'une passion, qui veut l'éternité pour demeure!
Dans le grand nombre des Mazoures de Chopin, il règne une extrême diversité de motifs et d'impressions. Plusieurs sont entremêlées de la résonnance des éperons; mais, dans la plupart on distingue avant tout l'imperceptible frôlement du tulle et de la gaze sous le souffle léger de la danse; le bruit des éventails, le cliquetis de l'or et des pierreries. Quelques-unes semblent peindre le plaisir courageux, mais creusé d'anxiété, d'un bal à la veille d'un assaut; on entend à travers le rhythme de la danse, les soupirs et les adieux défaillants dont elle cache les pleurs. Quelques autres semblent révéler les angoisses, les peines et les secrets ennuis, apportés à des fêtes dont le bruit n'assourdit pas les clameurs du cœur. Ailleurs encore, on saisit comme des terreurs étouffées: craintes, pressentiments d'un amour qui lutte et qui survit, que la jalousie dévore, qui se sent vaincu, et qui prend en pitié dédaignant de maudire. Ensuite, c'est un tourbillonnement, un délire, au milieu duquel passe et repasse une mélodie haletante, saccadée, comme les palpitations d'un cœur qui se pâme, et se brise, et se meurt d'amour. Plus loin reviennent de lointaines fanfares, distants souvenirs de gloire.—Il en est dont le rhythme est aussi indéterminé, aussi fluide, que le sentiment avec lequel deux jeunes amants contemplent une étoile levée seule au firmament!