près avoir parlé du compositeur et de ses œuvres, où tant de sentiments immortels résonnent, où son génie, aux prises avec la douleur, lutta, parfois vainqueur, parfois vaincu, contre cet élément terrible de la réalité qu'une des missions de l'art est de réconcilier avec le ciel; de ses œuvres où se sont épanchés, comme des pleurs dans un lacrymatoire, tous les souvenirs de sa jeunesse, toutes les fascinations de son cœur, tous les transports de ses aspirations et de ses emportements inexprimés; de ses œuvres où, dépassant les bornes de nos sensations trop obtuses pour sa guise, de nos perceptions trop ternes à son gré, il fait incursion dans le monde des Dryades, des Oréades, des Nymphes et des Océanides,—il nous resterait à parler de l'exécution de Chopin, si nous en avions le triste courage; si nous pouvions exhumer des émotions entrelacées à nos plus intimes souvenirs personnels, pour parer leurs linceuls des couleurs dont il faudrait les peindre.

Nous ne nous en sentons pas l'inutile force, car quel résultat pourraient obtenir nos efforts? Réussirait-on à faire connaître à ceux qui ne l'ont pas entendu, le charme d'une ineffable poésie? Charme subtil et pénétrant comme un de ces légers parfums exotiques, celui de la verveine ou de la calla ethiopica, qui ne s'exhalent que dans les appartements peu fréquentés et se dissipent, comme effarouchés, dans les foules compactes, au milieu desquelles l'air épaissi ne garde plus que les senteurs vivaces des tubéreuses en pleines fleurs ou des résines en pleines flammes.

Chopin avait dans son imagination et son talent quelque chose qui, par la pureté de sa diction, par ses accointances avec la Fée aux miettes et le Lutin d'Argail, par ses rencontres de Séraphine et de Diane, murmurant à son oreille leurs plus confidentielles plaintes, leurs rêves les plus innomés, rappelait le style de Nodier, dont on rencontrait maintes fois les volumes sur les tables de son salon. Dans la plupart de ses Valses, Ballades, Scherzos, gît embaumée la mémoire de quelque fugitive poésie inspirée par une de ces fugitives apparitions. Il l'idéalise quelquefois jusqu'à en rendre les libres si ténues et si friables qu'elles ne paraissent plus appartenir à notre nature, mais se rapprocher du monde féerique et nous dévoiler les indiscrètes confidences des Ondines, des Titanias, des Ariels, des reines Mab, des Obérons puissants et capricieux, de tous les génies des airs, des eaux et des flammes, sujets, eux aussi, aux plus amers mécomptes et aux plus insupportables ennuis.

Quand ce genre d'inspiration saisissait Chopin, son jeu prenait un caractère particulier, quelque fut du reste le genre de musique qu'il exécutait; musique de danse ou musique rêveuse, mazoures ou nocturnes, préludes ou scherzos, valses ou tarentelles, études ou ballades. Il leur imprimait à toutes on ne sait quelle couleur sans nom, quelle apparence indéterminée, quelles pulsations tenant de la vibration, qui n'avaient presque plus rien de matériel et, comme les impondérables, semblaient agir sur l'être sans passer par les sens. Tantôt on croyait entendre les joyeux trépignements de quelque péri amoureusement taquine; tantôt, c'étaient des modulations veloutées et chatoyantes comme la robe d'une salamandre; tantôt, on saisissait des accents profondément découragés, comme si des âmes en peine ne trouvaient pas les charitables prières nécessaires à leur délivrance finale. D'autres fois, il s'exhalait de ses doigts une désespérance si morne, si inconsolable, qu'on croyait voir revivre le Jacopo Foscari de Byron, contempler l'abattement suprême de celui qui, mourant d'amour pour sa patrie, préférait la mort à l'exil, ne pouvant supporter de quitter Venezia la bella![17]

Chopin se livrait aussi à des fantaisies burlesques; il évoquait volontiers parfois quelque scène à la Jacques Callot, pour faire rire, grimacer, gambader des figures fantastiques, spirituelles et narquoises, pleines de saillies musicales, pétillantes d'esprit et de humour anglais, comme un feu de fagots verts. L'Étude V nous a conservé une de ces improvisations piquantes, où les touches noires du clavier sont exclusivement attaquées, comme l'enjouement de Chopin n'attaquait que les touches supérieures de l'esprit, amoureux d'alticisme qu'il était, reculant devant la jovialité vulgaire, le rire grossier, la gaieté commune, comme devant ces animaux plus abjects encore que venimeux, dont la vue cause les plus nauséabonds éloignements à certaines natures sensitives et douillettes.

Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de trépidation émue, timide ou haletante, qui vient au cœur quand on se croit dans le voisinage des êtres surnaturels, en présence de ceux qu'on ne sait ni comment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni comment enchanter. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un esquif porté sur le sein de la vague puissante; ou bien, il la faisait mouvoir indécise, comme une apparition aérienne, surgie à l'improviste en ce monde tangible et palpable. Dans ses écrits, il indiqua d'abord cette manière, qui donnait un cachet si particulier à sa virtuosité, par le mot de Tempo rubato: temps dérobé, entrecoupé, mesure souple, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le souffle qui l'agite, comme les épis d'un champ ondulés, par les molles pressions d'un air chaud, comme le sommet des arbres inclinés de ci et de là par les versatilités d'une brise piquante.

Mais, le mot qui n'apprenait rien à qui savait, ne disant rien à qui ne savait pas, ne comprenait pas, ne sentait pas, Chopin cessa plus tard d'ajouter cette explication à sa musique, persuadé que si on en avait l'intelligence, il était impossible de ne pas deviner cette règle d'irrégularité. Aussi, toutes ses compositions doivent-elles être jouées avec cette sorte de balancement accentué et prosodié, cette morbidezza dont il était difficile de saisir le secret quand on ne l'avait pas souvent entendu lui-même. Il semblait désireux d'enseigner cette manière à ses nombreux élèves, surtout à ses compatriotes auxquels il voulait, plus qu'à d'autres, communiquer le souffle de son inspiration. Ceux-ci, ou plutôt celles-là, la saisissaient avec cette aptitude qu'elles ont pour toutes les choses de sentiment et de poésie. Une compréhension innée de sa pensée leur permettait de suivre toutes les fluctuations de son vague azuré.

Chopin savait, il le savait même trop, qu'il n'agissait pas sur la multitude et ne pouvait frapper les masses, car pareils à une mer de plomb, leurs flots, malléables à tous les feux, n'en sont pas moins lourds à remuer. Ils nécessitent le bras puissant de l'ouvrier athlète pour être versés dans un moule, où le métal en fusion devient tout d'un coup une idée et un sentiment sous la forme qu'on lui impose. Chopin avait conscience de n'être parfaitement goûté que dans ces réunions, malheureusement trop peu nombreuses, dont tous les esprits étaient préparés à le suivre partout où il lui plaisait de les conduire; à se transporter avec lui dans ces sphères où les anciens ne faisaient entrer que par la porte d'ivoire des songes heureux, entourée de pilastres diamantés aux mille feux irisés. Il prenait plaisir à surmonter cette porte, dont les génies gardent les secrètes serrures, d'une coupole dans laquelle tous les rayons du prisme se jouent, sur une de ces transparences fauves comme celle des opales du Mexique, dont les foyers kaléïdoscopiques sont cachés dans une brunie olivâtre qui les efface et les dévoile tour à tour. Par cette porte merveilleuse, il faisait entrer dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, songe réalisé! Mais, il fallait être des initiés pour savoir comment on en franchit le seuil!

Chopin se réfugiait et se complaisait volontiers en ces régions imaginées, où il n'emmenait que de rares amis. Il professait de les estimer, et les prisait effectivement, plus que celles des rudes champs de bataille de l'art musical, où l'on tombe quelquefois aux mains d'un vainqueur improvisé, conquérant stupide et fanfaron, qui n'a qu'un jour, mais auquel un jour suffit pour faucher un parterre de lis et d'asphodèles, pour intercepter l'entrée du bois sacré d'Apollon! Pendant ce jour, le «soldat heureux» se sent bien l'égal des rois; mais seulement des rois de la terre, ce qui est trop peu vraiment pour l'imagination qui hante les divinités des airs et les esprits peuplant les cimes.