Sur ce terrain, d'ailleurs, l'on est à la merci des caprices d'une mode de boutiques, de réclames, d'annonces, de camaraderies, mode équivoque et de naissance douteuse. Or, si la mode bien née, la mode personne de qualité, est toujours une sotte déesse, que doit-ce être d'une mode sans parents avouables! Les natures d'artiste finement trempées, éprouveraient sûrement une répugnance bien naturelle à se mesurer corps à corps avec un de ces Hercule de foire, déguisé en prince de l'art, qui guettent le virtuose de race sur son chemin, comme un manant prêt à assaillir de ses coups de bâton le chevalier armé de la veille, en quête de nobles aventures. Mais elles souffriraient moins peut-être d'avoir à lutter contre un si piètre adversaire, que de se voir réduites à recevoir des coups d'épingle qui simulent des coups de poignard, d'une mode vénale, d'une mode commerçante, d'une mode industrielle, insolente courtisane qui prétend en remontrer à l'Olympe des grands salons du beau-monde! Elle voudrait même, l'insensée, s'abreuver à la coupe de Hébé qui, rougissant à son approche, implore pour la foudroyer, tantôt l'aide de Vénus, tantôt celle de Minerve! Vainement! Ni la beauté suprême ne parvient à éclipser son fard de marchande d'orviétan, ni la sagesse armée de toutes pièces ne peut lui arracher sa marotte dont elle se fait un sceptre de paille goudronnée! En cette détresse, il ne reste à la déesse de l'immortalité d'autre ressource que de se détourner indignée de cette intruse de bas-étage. C'est ce qui ne manque pas d'arriver! L'on voit alors les cosmétiques s'écailler sur ses joues bouffies et vulgaires, les rides se montrer, et la vieille édentée chassée, avant d'avoir eu le temps d'être délaissée.
Chopin avait presque quotidiennement le spectacle, peu dramatique, parfois plaisant jusqu'à la bouffonnerie, des mésaventures de quelque protégé de cette mode interlope, quoique de son temps l'effronterie des «entrepreneurs de réputations artistiques», des cornacs de bêtes plus ou moins curieuses, plus ou moins artificielles, «produit unique de la carpe et du lapin», était loin d'avoir atteint les impudentes audaces et les proportions millionnaires qu'elles ont prises depuis. Toutefois, quoique dans l'enfance de l'art, la spéculation pouvait déjà faire assez d'excursions sur le terrain réservé aux Muses pour que celui qui les hantait exclusivement, qui après sa patrie perdue n'aimait qu'elles, qui ne se consolait de sa patrie perdue qu'avec elles, fût comme épouvanté devant cette grande diablesse! Sous l'impression terrifiée du dégoût qu'elle lui inspirait, le musicien-poète disait un jour à un artiste de ses amis, qu'on a beaucoup entendu depuis: «Je ne suis point propre à donner des concerts; la foule m'intimide, je me sens asphyxié par ses haleines précipitées, paralysé par ses regards curieux, muet devant ses visages étrangers; mais toi, tu y es destiné, car quand tu ne gagnes pas ton public, tu as de quoi l'assommer».
Cependant, mettant à part la concurrence des artistes qui n'en sont pas, des virtuoses qui dansent sur la corde de leur violon, de leur harpe ou de leur piano, il est certain que Chopin se sentait mal à l'aise devant un «grand public», ce public d'inconnus, dont on ne sait jamais dix minutes à l'avance s'il faut le gagner ou l'assommer: l'entraîner par l'irrésistible aimant de l'art vers les hauteurs dont l'air raréfié dilate les poumons sains et purs, ou bien, stupéfier par ses révélations gigantesques et exultantes, des auditeurs venus pour chicaner sur des vétilles. Il est hors de doute que les concerts fatiguaient moins la constitution physique de Chopin, qu'ils ne provoquaient son irritabilité de poète. Sa volontaire abnégation des bruyants succès cachait, à qui savait le discerner, un froissement intérieur. Ayant un sentiment très distinct de sa supériorité native, (comme tous ceux qui ont su la cultiver au point de lui faire rendre cent pour cent), le pianiste polonais n'en recevait pas du dehors assez d'échos intelligents, pour gagner la tranquille certitude d'être réellement apprécié à toute sa valeur. Il avait vu d'assez près l'acclamation populaire pour connaître cette bête, parfois intuitive, parfois ingénuement et noblement passionnée, plus souvent fantasque, capricieuse, rétive, déraisonnable, ayant encore en elle du sauvage: sottement engouée, sottement encolérée, car elle s'engoue des verroteries qu'on lui jette et laisse passer inaperçus les plus nobles joyaux; elle se fâche pour des bagatelles et se laisse enjôler par les plus fades flagorneries. Mais, chose étrange, Chopin qui la savait par cœur, en avait horreur et s'en faisait besoin. Il oubliait en elle le sauvage, pour regretter ses naïves émotions d'enfant, qui pleure, qui souffre, qui s'exalte de toute son âme, au récit de toutes les fictions, de toutes les souffrances et de toutes les extases!
Plus «ce délicat», cet épicurien du spiritualisme, perdait l'habitude de dompter et de braver le «grand public», plus il lui en imposait. Pour rien au monde il n'eût voulu qu'une mauvaise étoile lui donne le dessous en sa présence, dans un de ces combats singuliers où l'artiste, comme un valeureux combattant dans un tournoi, jette son défi et son gant à quiconque lui conteste la beauté et la primauté de sa dame; c'est-à-dire, de son art! Il se disait probablement, certes avec raison, que lui, vainqueur au dehors, n'aurait pu être ni plus aimé, ni plus goûté, qu'il ne l'était déjà par le groupe spécial qui composait son «petit public». Il se demandait peut-être, non à tort, hélas! tant sont incertaines les humaines opinions, tant sont ondoyantes les humaines affections, si lui, vaincu au dehors, ne serait pas moins aimé, moins apprécié, par ses plus fervents admirateurs? La Fontaine l'a bien dit: «les délicats sont malheureux!»
Ayant ainsi conscience des exigences qu'entraînait la nature de son talent, il ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis quelques concerts de début, en 1831, dans lesquels il se fit entendre à Vienne et à Munich, il n'en donna plus que peu à Paris et à Londres et ne put guère voyager à cause de sa santé. Elle lui fit subir des crises quelquefois fort dangereuses, restant toujours débile, exigeant toujours de grandes précautions; néanmoins, elle lui laissait de belles saisons de répit, de belles années d'un équilibre qui lui donnait une force relative. Elle ne lui eût point permis de se faire connaître dans toutes les cours et toutes les capitales d'Europe, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, en s'arrêtant aux villes d'université et aux cités manufacturières, comme un de ses amis dont le nom monosyllabique, aperçu un jour sur les affiches des murs de Teschen par l'Impératrice de Russie, la fit sourire en s'écriant: «Comment! Une si grande réputation dans un si petit endroit!» Néanmoins, la santé de Chopin ne l'eût point empêché de se faire plus souvent entendre là, où il se trouvait; sa constitution délicate était donc moins une raison, qu'un prétexte d'abstention, pour éviter d'être mis et remis en question.
Pourquoi ne pas l'avouer? Si Chopin souffrait de ne point prendre part à ces joûtes publiques et solennelles, où l'acclamation populaire salue le triomphateur; s'il se sentait déprimé en s'en voyant exclu, c'est qu'il ne comptait pas assez sur ce qu'il avait, pour se passer gaiement de ce qu'il n'avait pas. Quoiqu'effarouché par le «grand public», il voyait bien que celui-ci, en prenant au sérieux son propre verdict, forçait aussi les autres à le prendre pour tel: tandis que le «petit public», le monde des salons, est un juge qui commence par ne pas se reconnaître d'autorité à lui-même: qui aujourd'hui encense, demain renie ses dieux. Il a peur des excentricités du génie, il recule devant les hardiesses d'une grande supériorité, d'une grande individualité, d'une grande âme, d'un grand esprit, ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour reconnaître celles qui sont justifiées par les exigences intérieures d'une inspiration qui cherche sa voie, en repoussant sans hésitation celles qui ne correspondent qu'à de petites passions, n'ayant rien d'exceptionnel: à des «poses» d'un but fort ordinaire, se formulant en un désir d'éblouir un peu, pour gagner beaucoup d'argent dans un métier lucratif, au bout duquel on aperçoit une bonne retraite de rentier bourgeoisement casé.
Le monde des salons ne distingue pas ces personnalités si différentes qu'on pourrait les appeler les antipodes l'une de l'autre, parce qu'il n'a point encore pris à cœur de penser par lui-même, en dehors de la tutelle du feuilletoniste qui dirige les opinions artistiques, comme le directeur de conscience dirige les opinions religieuses. Il ne sait donc pas distinguer les grands mouvements, les aspirations tumultueuses des sentiments jetant Ossa sur Pélion pour escalader les astres, d'avec les mouvements emphatiques de sentiments d'un amour-propre mesquin, d'une égoïste suffisance, joints à une vile courtisanerie des passions du jour, des vices élégants, de l'immoralité à la mode, de la démoralisation régnante! Il ne distingue pas davantage la simplesse des grandes pensées, se traduisant sans aucun «effet» cherché, d'avec les conventionalités surannées d'un style qui a fait son temps et dont les vieilles douairières deviennent les gardiennes attitrées, faute de savoir suivre d'un œil intelligent les incessantes transformations de l'art.
Pour s'épargner le soin d'apprécier, en connaissance de cause, l'intégrité des sentiments du poète-artiste dont l'étoile semble monter sur le firmament de l'art; pour s'éviter la peine de prendre l'art au sérieux, afin d'être à même de préjuger avec quelque divination des promesses que les jeunes hommes apportent et des qualités qui leur permettront de les réaliser, le monde des salons ne soutient avec constance, pour mieux dire, il ne protège avec obstination, que les médiocrités adulatrices, dont il n'a à redouter aucune nouveauté embarrassante, (keine Genialität); qui se laissent traiter de haut en bas et que l'on maltraite à son aise, n'ayant jamais à en craindre ni un défaut gênant, ni un lustre ineffaçable!
Ce «petit public» tant vanté peut bien mettre au jour une vogue; mais cette vogue, d'un prestige enivrant si l'on veut, n'a pas plus de réalité qu'une heure d'ivresse charmante, produite par le vin mousseux qu'on extrait, dans le pays de Cachemire, des pétales de roses et d'œillets légèrement fermentés. Cette vogue est une chose éphémère, chétive, sans consistance, sans vie réelle, toujours prête à s'évaporer, parce qu'elle ignore sa raison d'être et souvent n'en a aucune à donner. Pendant que le gros public, qui ignore souvent aussi pourquoi et comment il s'est senti saisi, frémissant, électrisé, «empoigné» dit le plébéien ravi, renferme du moins ces «gens du métier» qui savent ce qu'ils disent et pourquoi ils le disent,—tant que la tarantule de l'envie ne les a point piqués et ne leur fait point cracher à chaque discours, comme à la fée malfaisante des contes de Perrault, les vipères et les crapauds du mensonge, au lieu des perles fines et des fleurs odorantes de la vérité, comme le commanderaient les errements de bonne dame Justice!
Chopin semblait se demander maintes fois, non sans un secret déplaisir, jusqu'à quel point les salons d'élite remplaçaient par leurs applaudissements discrets les foules et les masses qu'il abandonnait, faisant par là acte d'abdication involontaire? Quiconque savait lire sur sa physionomie pouvait deviner combien de fois il s'était aperçu, qu'entre ces beaux messieurs si bien frisés et pommadés, entre ces belles dames si décolletées et si parfumées, tous ne le comprenaient pas. Après quoi, il était bien moins sûr encore si ce peu qui le comprenait, le comprenait bien? Il en résultait un mécontentement, assez indéfini peut-être pour lui-même, du moins quant à sa véritable source, mais qui le minait sourdement. On le voyait choqué presque par des éloges qui sonnaient creux ou sonnaient faux à son oreille. Tous ceux auxquels il avait droit de prétendre ne lui parvenant pas en larges bouffées, il était porté à trouver fâcheuses les louanges isolées quand elles portaient à côté, ne visant presque jamais juste, ne touchant le point sensible que par un pur hasard, que le fin regard de l'artiste savait distinguer sous les dentelles des mouchoirs humides et sous le mouvement rhythmé des éventails coquets battant des ailes!