À travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi qu'une poussière dorée, mais importune, des compliments qui lui semblaient montés sur des fils-d'archal, comme les fleurs des bouquets qui encombraient les jolies mains et les empêchaient de se tendre vers lui, on pouvait, avec un peu de pénétration, découvrir qu'il se jugeait non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il préférait alors n'être pas troublé dans la placide solitude de ses contemplations intérieures, de ses fantaisies, de ses rêves, de ses évocations de poète et d'artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ingénieux moqueur lui-même, pour prêter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point en génie méconnu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon goût et de bonne grâce, il dissimula si complètement la blessure de son légitime orgueil qu'on n'en remarqua presque pas l'existence. Mais, ce n'est pas sans raison qu'on attribuerait la rareté graduellement croissante des occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu'il s'approche du piano, plus encore au désir qu'il éprouvait de fuir les hommages qui ne lui apportaient pas le genre de tribut qu'il se croyait dû, qu'à l'augmentation de sa faiblesse, mise à de tout aussi rudes épreuves par les longues heures qu'il passait à jouer chez lui, aussi bien que par les leçons qu'il n'a jamais cessé de donner.

Il est à regretter que les indubitables avantages qui devraient résulter pour l'artiste à ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent ainsi diminués par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et par l'absence complète d'une véritable entente de ce qui détermine le Beau en soi, comme des moyens qui le révèlent et qui constituent l'Art. Les appréciations de salon ne sont que d'éternels à-peu-près, comme les appelait Saint-Beuve, dans une boutade mignonne d'un de ces feuilletons saupoudrés et pailletés de fins aperçus qui, chaque lundi, charmaient ses lecteurs. Le beau monde ne recherche que des impressions superficielles, n'ayant aucune racine dans des connaissances préalables, aucune portée et aucun avenir dans un intérêt sincère et soutenu; impressions si passagères, qu'on peut les appeler plutôt physiques que morales.—Trop préoccupé des petits intérêts du jour, des incidents de la politique, des succès de jolies femmes, des bons-mots de ministres «à pied» ou de désœuvrés mécontents, du mariage ou des relevailles de quelque élégante du moment, des maladies d'enfants ou des liaisons peu édifiantes, de médisances qu'on traite de calomnies ou de calomnies qu'on traite de médisances, le grand monde ne veut en fait de poésie, ne supporte en fait d'art, que des émotions qui s'inhalent en quelques minutes, s'épuisent en une soirée, s'oublient le lendemain!

Le grand monde finit ainsi par n'avoir pour constants commensaux que des artistes vains et obséquieux, faute de savoir être fiers et patients. Puis, en s'affadissant le goût avec eux, il perd la virginité, l'originalité, la spontanéité primitive de ses sensations; ensuite de quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu'un artiste de grand calibre, un poète de grande lignée, veulent dire, ni s'ils le disent de la bonne manière. Par là, si haut qu'il soit, la grande poésie, le grand art surtout, demeurent au-dessus de lui! L'Art, le grand art, a froid dans les appartements tendus de damas rouge; il s'évanouit dans les salons jaune paille ou bleu nacré. Tout véritable artiste l'a senti, quoique tous n'ont pas su s'en rendre compte. Un virtuose de quelque renommée, plus familiarisé que d'autres avec les variations du thermomètre intellectuel selon des divers milieux sociaux, connaissant bien ces températures toujours fraîches, parfois glaciales et glaçantes, répéta souvent: «À la cour, il faut être court!» Et il ajoutait entre amis: «Il ne s'agit donc pas de nous entendre, mais de nous avoir entendu!... Ce que nous disons importe peu, pourvu que le rhythme arrive jusqu'au bout des pieds et fasse penser à une valse passée ou future!»

D'ailleurs, le glacé conventionnel du grand monde qui recouvre la grâce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts; l'affectation, l'afféterie, les minauderies des femmes; l'empressement hypocrite et envieux des jeunes gens, qui voudraient de fait étrangler celui dont la présence détourne d'eux le regard de quelque belle, l'attention de quelque oracle de salon, sont des éléments trop peu intelligents, trop peu sincères, trop factices en définitive, pour que le poète s'en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient «sérieux» et dansent, eux aussi, sur la corde raide des affaires, daignent laisser tomber un mot du bout de leurs lèvres fanées et sceptiques pour applaudir l'artiste qu'ils pensent honorer, cette condescendance fastueuse ne l'honore pas du tout s'ils l'applaudissent à contresens, en louant ce qu'il prise le moins dans son art et estime le moins en lui-même.

Il y trouve plutôt occasion de se convaincre que là, personne n'est admis à l'auguste fréquentation des Muses. Les femmes qui se pâment parce que leurs nerfs sont excités, sans rien saisir de l'idéal que l'artiste chante, de l'idée qu'il a voulu exprimer sous les formes du beau; les hommes qui se morfondent dans leurs cravates blanches parce que les femmes ne s'occupent pas d'eux, ne sont, certes, ni les unes, ni les autres, préparés et disposés à voir en lui autre chose qu'un acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des filles de Mnémosyne, des révélations d'Apollon Musagète, ces hommes et ces femmes habitués dès leur enfance à ne goûter que des plaisirs intellectuels qui frisent la platitude, cachée sous les formes mignardes d'une distinction niaise? En fait d'arts plastiques, tous tant qu'ils sont s'affolent du bric-à-brac devenu le cauchemar des salons où l'on se pique d'avoir le goût, ne possédant pas le sentiment des arts; on s'y éprend de l'insipide quidam qui se laisse surnommer «le dieu de la porcelaine et de la verrerie»; on s'y arrache le fade dessinateur des vues de château, de vignettes maniérées et de madonnes guindées! En fait de musique, on raffole des romances faciles a roucouler et des «pensées fugitives» faciles à épeler!

Une fois arraché à son inspiration solitaire, l'artiste ne peut la retrouver que dans l'intérêt de son auditoire, plus qu'attentif, vivant et animé, pour ce qu'il a de meilleur en lui; pour ce qu'il sent de plus noble, pour ce qu'il pressent de plus élevé, pour ce qu'il veut de plus dévoué, pour ce qu'il rêve de plus sublime, pour ce qu'il dit de plus divin. Tout cela est aussi incompris qu'ignoré de nos salons actuels, où la Muse ne descend guère que par mégarde, pour aussitôt s'envoler vers d'autres régions. Une fois partie, emportant avec elle l'inspiration, l'artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquants et les sourires sémillants qui ne demandent qu'à être désennuyés, dans les froids regards d'un aréopage de vieux diplomates blasés, sans foi et sans entrailles, qu'on dirait rassemblés pour juges des mérites d'un traité de commerce ou des expériences qui donnent droit à un brevet d'invention. Pour que l'artiste soit véritablement à sa propre hauteur, pour qu'il s'élève au-dessus de lui-même, pour qu'il transporte son auditoire en étant hors de lui, enlevé et illuminé par le feu divin, l'estro poetico, il lui faut sentir qu'il ébranle, qu'il émeut ceux qui l'écoutent, que ses sentiments trouvent en eux l'accord des mêmes instincts, qu'il les entraîne enfin à sa suite dans sa migration vers l'infini, comme le chef des troupes ailées, lorsqu'il donne le signal du départ, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.

En thèse générale, l'artiste aurait tout à gagner de ne fréquenter qu'une société de «patriciens éclairés», car ce n'est pas sans un certain fond de raison que le Cte Joseph de Maistre, voulant une fois improviser une définition du Beau, s'écria: «le Beau, c'est ce qu'il plaît au patricien éclairé!»—Sans doute, le patricien devant être par sa position sociale au-dessus de toutes les considérations intéressées et des prédilections communes qui en découlent, appelées bourgeoises, parce que la bourgeosie tient en ses mains les intérêts matériels d'une nation; le patricien est précisément désigné, non seulement pour comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager, l'expression et l'élan de tous les sentiments rares, héroïques, délicats, désintéressés, voués aux grandes choses et aux grandes idées, que l'art a pour mission de faire briller de tout leur éclat dans les créations bénies de ses formes visibles ou audibles; que seul il peut révéler, dépeindre et décrire, avec une intensité surhumaine; que seul il peut glorifier, auquel seul il peut départir l'apothéose d'une immortalité terrestre! Telle serait la thèse.—Mais, si nous envisageons l'antithèse, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas exceptionnels, l'artiste a quelquefois moins à gagner qu'à perdre lorsqu'il prend goût à la société de la noblesse contemporaine. Il s'y effémine, il s'y rapetisse, il s'y réduit au rôle d'un amuseur charmant, d'un passe-temps comme il faut et coûteux; à moins qu'on ne l'exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et à la base de l'échelle aristocratique.

Dans les cours, depuis des temps immémoriaux, l'on éreinte le poète et l'artiste en laissant à d'autres Mécènes le soin de les récompenser véritablement et dignement, parce qu'on se figure qu'un sourire impérial, une approbation royale, une faveur souveraine, une épingle ou des boutons de diamants suffisent,—et au delà!—pour compenser toutes les pertes de temps, de facultés ardentes et d'énergies vitales, auxquelles ils s'exposent en approchant de ces centres solaires incandescents. Firdousi, l'Homère persan, recevait en monnaie de cuivre les mille pièces effigiées que son sultan lui avait promis en monnaie d'or; Kryloff, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d'Esope, comment l'écureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui renvoyait le sac de noisettes reçu lorsqu'il n'avait plus de dents pour les croquer.

En revanche, chez les rois et les princes de la finance, où l'on contrefait plus qu'on n'imite les manières des vrais grands-seigneurs, où tout se paie argent-comptant,—même la visite d'un potentat tel que Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres de change pour allumer son feu de cheminée quand il daigne se faire héberger par son banquier,—le poète et l'artiste n'en sont pas à attendre un honoraire qui mette leur vieillesse à l'abri du besoin. M. de Rothschild, pour n'en citer qu'un seul, fit participer Rossini à d'excellentes affaires qui le gorgèrent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux précédents, fut suivi par plus d'un Rothschild et d'un Rossini au petit pied quand l'artiste préférait, (non sans un soupir peut-être), acquérir à bon marché un pot-au-feu toujours fumant, en renonçant à se nourrir de l'ambroisie des dieux qui laisse l'estomac vide, l'habit râpé, la mansarde sans soleil et sans feu!...

Qu'arrive-t-il de ce contraste? Les cours épuisent le génie et le talent de l'artiste, l'inspiration et l'imagination du poète, comme la beauté des femmes éclatantes épuise par l'admiration incessante qu'elle provoque, les forces courageuses et viriles de l'homme.—Le monde bourgeois des enrichis étouffe l'artiste et le poète dans la gloutonnerie du matérialisme; là, femmes et hommes ne savent mieux faire que de les engraisser, comme on engraisse les King-Charles de sofas de boudoir, jusqu'à les faire crever d'embonpoint devant leur assiette en porcelaine du Japon.—De cette façon, les splendeurs des premiers et des derniers gradins de la puissance et de la richesse sont également funestes à ces êtres marqués par le sort du signe «fatale et beau»; à ces privilégiés de la nature, dont les Grecs disaient que le maître des cieux les ayant oubliés dans la répartition des biens de la terre, leur donna en compensation le privilège de monter jusqu'à lui chaque fois qu'ils en éprouvent le beau désir. Mais, ces êtres n'étant pas moins accessibles que d'autres aux mauvaises tentations, le grand monde et le beau monde portent la responsabilité de celles qui les dévorent ou les suffoquent derrière les lourdes portières capitonnées. Quand donc ces privilégiés de la nature oublient leur droit de monter jusque chez le maître des cieux, il est juste qu'on ne les condamne pas toujours sans condamner aussi ceux qui, ne sachant point les écouter quand ils font entendre les voix d'un monde meilleur, se contentent d'exploiter leur talent sans respect pour leur inspiration!