À la cour on est trop distrait pour toujours suivre la pensée de l'artiste et le vol du poète; trop occupé pour se souvenir de leur bien-être et des besoins de leur position sociale, (chose pardonnable après tout et qui se conçoit); on les exploite donc sans merci ni remords, au profit du plaisir, de l'ostentation, de la gloire. Cependant, il vient un moment, on ne sait quand, où, la distraction cessant, l'occupation cédant, chacun y comprend le poète et l'artiste comme nul ne le comprend ailleurs; où le souverain le récompense comme nul ne pourrait le faire ailleurs, et cet instant, qui a lieu pour quelques-uns, brille désormais aux yeux de tous comme un phare, une étoile polaire, que chacun croit devoir luire pour lui aussi! Ce qui n'est pas.

Chez les parvenus qui s'empressent de payer leurs vanités satisfaites, ne se sentant grands que par l'argent qu'ils dépensent, on a beau écouter de toutes ses oreilles, on a beau regarder de tous ses yeux, on ne comprend ni la haute poésie, ni le grand art. Les intérêts, dits positifs, exercent là un empire trop absorbant et trop fascinant, pour permettre qu'on s'initie aux austères voluptés du renoncement, aux saintes indignations de la vertu luttant contre l'adversité, aux sacrifices que l'honneur commande et que l'enthousiasme embellit, aux nobles mépris des faveurs de la fortune, aux défis audacieux lancés à un destin cruel, à tous ces sentiments enfin qui alimentent la haute poésie et le grand art, alors qu'ils ne se souviennent même plus de l'existence des craintes, des prudences, des précautions, qui se puisent dans les livres de comptabilité en partie double. En ces parages, le poète et l'artiste sont exploités au profit de la vulgarité qui l'abaisse et parfois le dégrade.

Mais, comme le rayon solaire qui se dégage d'un trône peut ne jamais venir, comme la pluie d'or que distillent les billets de banque ne manque jamais d'endormir la Muse, qu'y aurait-il d'étonnant si dans cette alternative, plutôt que de chanter leurs plus beaux chants, de dire leurs plus beaux secrets à qui les écoute sans les entendre, l'artiste et le poète préféraient maintes fois avoir faim, avoir froid, au moral ou au physique, rester dans une solitude stérile, contraire à leur nature qui a besoin de chaleur, d'écho, de reflets, d'expansion, pour prendre foi en elle-même? Qu'y aurait-il d'étonnant s'ils choisissaient le sort de Shakespeare ou de Camoëns, plutôt que d'être toujours dupes d'espérances trop tardives à se réaliser, d'une admiration trop souvent mal placée et par là indifférente; plutôt que d'être si bien repus, qu'ils en soient réduits à l'impuissance des bêtes de basse-cour? Si quelque chose doit surprendre, c'est que beaucoup de ces êtres privilégiés ne fassent point ainsi! C'est qu'il y en ait tant qui condescendent à préférer l'éclat des bougies et les revenant bons d'un métier d'histrion, à une vie et à une mort solitaires! Si l'on voit si rarement un tel spectacle, il faut l'attribuer à la faiblesse de caractère de ces infortunés! Étant poètes et artistes grâce à leurs facultés imaginatives, ils se laissent leurrer par l'imagination qui, tantôt les ravit jusqu'aux cieux, tantôt les attarde entre les pompes de la cour ou le luxe de la haute-banque, en les détournant de leur vraie vocation.

Le Cte Joseph de Maistre avait un juste pressentiment lorsqu'il parlait du «patricien éclairé», comme d'un vrai juge du Beau; il laissa seulement sa pensée incomplète. Car l'aristocratie, en tant que telle, n'a point pour mission sociale de faire, à l'anglaise, des glosses sur Homère, des monographies sur tel poète arabe oublié et tel trouvère retrouvé; des études approfondies sur Phidias, Apelle, Michel-Ange, Raphaël, des recherches curieuses sur Josquin-des-Près, Orlando-di-Lasso, Monteverde, Féo, etc. etc. Sa supériorité consiste à conserver dans ses mains la direction des enthousiasmes de son temps; des aspirations, des attendrissements, des compassions propres à la génération contemporaine, qui trouvent leur expression la plus pénétrante, la plus contagieuse si l'on ose dire, dans les accents du musicien ou du dramaturge, dans les visions du peintre et du sculpteur! Or, l'aristocratie ne peut conserver cette direction qu'en devenant la vraie providence de la poésie et de l'art. Mais pour cela, il faudrait que le patriciat n'abandonne point au hasard du goût de chacun, la protection qu'il doit à l'artiste et au poète! Il faudrait qu'il eût dans son sein des hommes qui sachent, non moins bien que l'histoire de leur pays, de leur famille, de certaines sciences, l'histoire des beaux-arts; celle de leurs grandes époques, de leurs grands styles, de leurs transformations dernières, de vraies causes et des vrais effets de leurs rivalités et de leurs luttes contemporaines, afin que le grand-seigneur ne fasse point une demi-douzaine de fautes d'orthographe artistique, ne laisse point échapper une douzaine de réflexions d'une ignorance naïve, privées de syntaxe et parfois de grammaire, dans la moindre de ses conversations quelque peu suivie avec un artiste ou un poète; danger auquel il n'échappe d'ordinaire, qu'en se retranchant derrière une insignifiance qui agace encore plus l'artiste et irrite le poète.

Il faudrait aussi qu'une tradition sacrée commande au patriciat de dédaigner ces menues manifestations de l'art à bon marché, qui sous forme de chansons banales, de pianotement facile, de photographies coloriées, de mauvaise peinture, d'infâme sculpture, de hochets peints, pétris, chantés, joués, que les artistes ont honte de fabriquer, devraient être reléguées plus bas, défrayer les plaisirs de plus modestes demeures que celles dont les portes sont surmontées d'un blason séculaire.—Il faudrait qu'une tradition intelligente commande au patriciat, de ne se complaire que dans la haute poésie et dans le grand art; de ne protéger que les poètes qui chantent les plus nobles sentiments, les artistes qui expriment les plus audacieux héroïsmes, les plus parfaites délicatesses, les plus idéales tendresses, l'amour le plus pur, le pardon le plus généreux, le dévouement le plus désintéressé, l'immolation volontaire, tout ce qui transporte l'âme humaine dans ces régions d'une haute spiritualité, dont l'atmosphère l'élève et la fait vivre au-dessus des préoccupations égoïstes et épicuriennes, que la poursuite des intérêts matériels ou spéciaux réveillent et nourrissent dans les autres classes de la société. Même dans celles de la science, où les passions ne répudient pas toujours assez les injustices de l'irritabilité et les convoitises d'une vanité effrénée, pour atteindre aux sphères supérieures et sereines de la haute poésie et du grand art!

Il faudrait encore que le patriciat s'affranchisse du joug qu'il a eu le tort d'accepter; le joug d'une mode venue d'en bas, dont il feint d'ignorer les ignobles origines, dont il subit sans sourciller, que dis-je? avec empressement, le despotisme factice et malsain, dans ses «costumes» d'une coupe extravagante, dans ses divertissements d'une allure triviale, dans ses manières qui, ayant perdu toute distinction, ne laissent plus apercevoir aucune différence avec celle des «bons bourgeois de Paris!» Il faudrait enfin que le patriciat, se relevant à sa juste hauteur, reprenne son droit inné de «donner le ton», pour imposer effectivement le «bon ton»;—le bon ton dont la vraie caractéristique est d'inspirer le respect et l'estime de ceux qui pensent, réfléchissent, motivent leurs jugements, en même temps qu'il impose sa mode à cet innombrable troupeau de moutons de Panurge que composent les ravissantes nullités de salons, disposant d'un auditoire exquis et de rentes héréditaires à bien employer.

Mais, en eût-il été pour Chopin autrement qu'il n'a effectivement été; eût-il recueilli toute la part d'hommages et d'admirations exaltées qu'il méritait si bien, dans ces salons renommés où le bon goût semble être seul appelé à régner, dans ce monde superlatif dont les indigènes se figurent bien être d'une autre pâte que le reste des mortels; Chopin eût-il été entendu, comme tant d'autres, par toutes les nations et dans tous les climats; eût-il obtenu ces triomphes éclatants qui créent un capitole partout où les populations saluent l'honneur et le génie; eût-il été connu et reconnu par des milliers au lieu de ne l'être que par des centaines d'auditoires émus, nous ne nous arrêterions pourtant point à cette partie de sa carrière pour en énumérer les succès.

Que sont les bouquets à ceux dont le front appelle d'immortels lauriers? Les éphémères sympathies, les louanges de passage, ne se mentionnent qu'à peine en présence d'une tombe que réclament de plus entières gloires. Les créations de Chopin sont destinées à porter dans des nations et des années lointaines, ces joies, ces consolations, ces bienfaisantes émotions, que les œuvres de l'art réveillent dans les âmes souffrantes, altérées et défaillantes, persévérantes et croyantes, auxquelles elles sont dédiées, établissant ainsi un lien continu entre les natures élevées, sur quelque coin de terre, dans quelque période des temps qu'elles aient vécu, mal devinées de leurs contemporains quand elles ont gardé le silence, souvent mal comprises quand elles ont parlé!

«Il est diverses couronnes, disait Goethe; il est en même qu'on peut commodément cueillir durant une promenade.» Celles-ci charment quelques instants par leur fraîcheur embaumée, mais nous ne saurions les placer à côté de celles que Chopin s'est laborieusement acquises par un travail constant et exemplaire, par un amour sérieux de l'art, par un douloureux ressentiment des émotions qu'il a si bien exprimées. Puisqu'il n'a point cherché avec une mesquine avidité ces couronnes faciles, dont plus d'un de nous a la modestie de s'enorgueillir; puisqu'il vécut homme pur, généreux, bon et compatissant, rempli d'un seul sentiment, le plus noble des sentiments terrestres, celui de la patrie; puisqu'il a passé parmi nous comme un fantôme consacré de tout ce que la Pologne récèle de poésie,—prenons garde de manquer de révérence à sa mémoire. Ne lui tressons pas des guirlandes de fleurs artificielles! Ne lui jetons pas des couronnes faciles et légères! Élevons nos sentiments en face de ce cercueil!

Nous tous qui, par la grâce de Dieu, avons le suprême honneur d'être artistes, interprètes choisis par la nature elle-même du Beau éternel; nous tous qui le sommes devenus, par droit de conquête aussi bien que par droit de naissance, soit que notre main assouplisse le marbre ou le bronze, soit qu'elle manie un pinceau irradiant ou le noir burin qui grave lentement ses lignes pour la postérité, soit qu'elle coure sur le clavier ou saisisse la baguette qui, le soir, commande aux fougueuses phalanges d'un orchestre, soit qu'elle tienne le compas de l'architecte emprunté à Uranie ou la plume de Melpomène trempée dans le sang, le rouleau de Polymnie que mouillent les larmes ou la lyre de Clio accordée par la vérité et la justice, apprenons de celui que nous venons de perdre, à repousser tout ce qui ne tient pas à l'élite des ambitions de l'Art; à concentrer nos soucis sur les efforts qui tracent un sillon plus profond que la vogue du jour! Renonçons aussi, pour nous-mêmes, aux tristes temps de futilité et de corruption artistique où nous vivons, à tout ce qui n'est pas digne de l'art, à tout ce qui ne renferme pas des conditions de durée, a tout ce qui ne contient pas en soi quelque parcelle de l'éternelle et immatérielle beauté, qu'il est enjoint à l'art de faire resplendir pour resplendir lui-même!