Ressouvenons-nous de l'antique prière des Doriens, dont la simple formule était d'une si pieuse poésie lorsqu'ils demandaient aux dieux de leur donner, le Bien par le Beau! Au lieu de tant nous mettre en travail pour attirer les foules et leur plaire à tout prix, appliquons-nous plutôt, comme Chopin, à laisser un céleste écho de ce que nous avons ressenti, aimé et souffert! Apprenons enfin de lui et de l'exemple qu'il nous a légué, à exiger de nous-mêmes ce qui donne rang dans la cité mystique de l'art, plutôt que de demander au présent, sans respect de l'avenir, ces couronnes faciles qui, à peine entassées, sont incontinent fanées et oubliées!...
En leur place, les plus belles palmes que l'artiste puisse recevoir de son vivant ont été remises aux mains de Chopin par d'illustres égaux. Une admiration enthousiaste lui était vouée par un public, plus resserré encore que l'aristocratie musicale dont il fréquentait les salons. Il était formé par un groupe de noms célèbres qui s'inclinaient devant lui, comme des rois de divers empires rassemblés pour fêter un des leurs, pour être initié aux secrets de son pouvoir, pour contempler les magnificences de ses trésors, les merveilles de son royaume, les grandeurs de sa puissance, les œuvres de sa création. Ceux-là lui payaient intégralement le tribut qui lui était dû. Il n'eût pu en être autrement dans cette France, dont l'hospitalité sait discerner avec tant de goût le rang de ses hôtes.
Les esprits de plus éminents de Paris se sont maintes fois rencontrés dans le salon de Chopin. Non pas, il est vrai, dans ces réunions d'artistes d'une périodicité fantastique, telle que se les figure l'oisive imagination de quelques cercles cérémonieusement ennuyés; telles qu'elles n'ont jamais été, car la gaieté, la verve, l'entrain, n'arrivent pour personne à heure fixe, peut-être moins qu'à personne aux véritables artistes. Tous, plus ou moins atteints de la maladie sacrée, orgueil blessé ou défaillance mortelle, il leur faut secouer ses engourdissements et ses paralysies, oublier ses froides douleurs, pour s'étourdir et s'amuser à ces jeux pyrotechniques auxquels ils excellent; émerveillement des passants ébahis, qui aperçoivent de loin en loin quelque chandelle romaine, quelque feu de Bengale tout rose, quelque cascade aux eaux de flamme, quelque affreux et innocent dragon, sans rien comprendre aux fêtes de l'esprit qui en furent l'occasion.
Malheureusement, la gaieté et la verve ne sont aussi pour les poètes et les artistes que choses de rencontre et de hasard! Quelques-uns d'entre eux, plus privilégiés que d'autres, ont, il est vraie, l'heureux don de surmonter assez leur malaise intérieur, soit pour toujours porter lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des embarras de la route, soit pour conserver une sérénité bienveillante et douce, qui, comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les plus sombres, relève les plus taciturnes, encourage les plus découragés, leur rendant, tant qu'ils restent dans cette atmosphère tiède et légère, une liberté d'esprit dont l'animation peut d'autant mieux mousser qu'elle fait plus contraste avec leur ennui, leur préoccupation ou leur maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou toujours sereines sont exceptionnelles; elles ne composent qu'une bien faible minorité. La grande majorité des êtres d'imagination, d'émotions subites et vives, d'impressions rapidement traduites en formes adéquates, échappent à la périodicité en toutes choses, surtout en fait de gaieté.
Chopin n'appartenait précisément, ni à ceux dont la verve est toujours en train, ni à ceux dont la placidité bienveillante met toujours en train celle des autres. Mais, il possédait cette grâce innée de la bienvenue polonaise qui, non contente d'asservir celui qu'on visite aux lois et devoirs de l'hospitalité, lui font encore abdiquer toute considération personnelle pour l'astreindre aux désirs et aux plaisirs de ceux qu'il reçoit. On aimait à venir chez lui, parce qu'on y était charmé et parce qu'on y était à l'aise. On y était bien parce qu'il faisait ses hôtes maîtres de toute chose, se mettant lui-même et ce qu'il possédait à leurs ordres et service. Munificence sans réserve, dont le simple laboureur de race slave ne se départ point en faisant les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empressé que l'Arabe sous sa tente, compensant tout ce qui manque à la splendeur de sa réception par un adage qu'il ne néglige pas de répéter, que répète aussi le grand seigneur après un repas d'une abondance homérique, servi sous des lambris dorés: Czym bohal, tym rad! Quatre mots qu'on paraphrase ainsi aux étrangers: «Toute mon humble richesse est à vous!»[18]. Cette formule est débitée avec une grâce et une dignité toutes nationales à ses convives, par tout maître de maison qui conserve les minutieuses et pittoresques coutumes des anciennes mœurs de la Pologne.
Après avoir été à même de connaître les usages de l'hospitalité dans son pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait à nos réunions chez Chopin tant d'expansion, de laisser aller, de cet entrain de bon aloi dont on ne conserve aucun arrière-goût fade ou amer et qui ne provoque aucune réaction d'humeur noire. Quoique peu facile à attirer dans le monde et encore moins enclin à recevoir, il devenait chez lui d'une prévenance charmante lorsqu'on faisait invasion dans son salon où, tout en ne paraissant s'occuper de personne, il réussissait à occuper chacun de ce qui lui était le plus agréable, à faire envers chacun preuve de courtoisie et de dévotieux empressement.
Ce n'est assurément pas sans avoir des répugnances légèrement misanthropiques à vaincre, qu'on décidait Chopin à ouvrir sa porte et son piano pour ceux auxquels une amitié aussi respectueuse que loyale permettait de le lui demander avec instance. Plus d'un de nous, sans doute, se souvient encore de cette première soirée improvisée chez lui en dépit de ses refus, alors qu'il demeurait à la Chaussée d'Antin. Son appartement, envahi par surprise, n'était éclairé que de quelques bougies réunies autour d'un de ces pianos de Pleyel qu'il affectionnait particulièrement, à cause de leur sonorité argentine un peu voilée et de leur facile toucher. Il en tirait des sons, qu'on eût cru appartenir à un de ses harmonicas que les anciens maîtres construisaient si ingénieusement, en mariant le cristal et l'eau, et dont la romanesque Allemagne conserva le monopole poétique.
Des coins laissés dans l'obscurité semblaient ôter toute borne à cette chambre et l'adosser aux ténèbres de l'espace. Dans quelque clair-obscur on entrevoyait un meuble revêtu de sa housse blanchâtre, forme indistincte, se dressant comme un spectre venu pour écouter les accents qui l'avaient appelé. La lumière, concentrée autour du piano, tombait sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde épandue, rejoignant les clartés incohérentes du foyer où surgissaient de temps à autre des flammes orangées, courtes et épaisses, comme des gnomes curieux attirés par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d'un pianiste et d'un ami sympathique et admiratif, présent lui-même cette fois, semblait invité à être le constant auditeur du flux et reflux de tons qui venaient chanter, rêver, gémir, gronder, murmurer et mourir, sur les plages de l'instrument près duquel il était placé. Par un spirituel hasard, la nappe réverbérante de la glace ne reflétait, pour le doubler à nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la Csse d'Agoult, que tant de pinceaux ont copiés, que la gravure vient de reproduire pour ceux que charme une plume élégante.
Rassemblées dans la zone lumineuse, plusieurs têtes d'éclatante renommée étaient groupées autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes, écoutant avec l'intérêt d'un compatriote les narrations que lui faisait Chopin sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi, dont il avait aussi exploré les plus délicieux parages. Chopin et lui s'entendaient à demi-mot et à demi-son. Le musicien répondait par de surprenants récits aux questions que le poète lui faisait tout bas, sur ces régions inconnues dont il lui demandait des nouvelles; sur cette «nymphe rieuse»[19] dont il voulait savoir «si elle continuait à draper son voile d'argent sur sa verte chevelure avec la même agaçante «coquetterie?» Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces lieux, il s'informait: «si le Dieu marin à la longue barbe blanche poursuivait toujours une certaine naïade espiègle et mutine de son risible amour?» Bien instruit de toutes les glorieuses féeries qu'on voit là-bas, là-bas, il demandait: «si les roses y brûlaient d'une flamme toujours aussi fière? si au clair de la lune les arbres y chantaient toujours aussi harmonieusement?»
Chopin répondait. Tous deux, après s'être longtemps et familièrement entretenus des charmes de cette patrie aérienne, se taisaient tristement, pris de ce mal du pays dont Heine était si atteint alors qu'il se comparait à ce capitaine hollandais du Vaisseau fantôme, éternellement roulé avec son équipage sur les froides vagues, «soupirant en vain après les épices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en écume de mer, les tasses en porcelaine de Chine!...» Amsterdam! Amsterdam! quand reverrons-nous Amsterdam!«s'écriait-il, pendant que la tempête mugissait dans les cordages et le ballottait de ci et de là sur son aqueux enfer.—«Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un jour l'infortuné capitaine s'exclamait: Oh! si je reviens à Amsterdam, je préférerai devenir borne au coin d'une de ses rues que de jamais les quitter! Pauvre Van der Deken!... Pour lui, Amsterdam, c'était l'idéal!»