Heine croyait savoir, à un cheveu près, tout ce qu'avait souffert et tout ce qu'avait éprouvé le «pauvre Van der Deken», dans sa terrible et incessante course à travers l'océan qui avait enfoncé ses griffes dans l'incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enraciné à son sol mouvant par une ancre invisible dont l'audacieux marin ne pouvait jamais trouver la chaîne pour la briser. Quand le satirique poète le voulait bien, il nous racontait les douleurs, les espérances, les désespoirs, les tortures, les abbattements des infortunés peuplant ce malheureux navire, car il était monté sur ses planches maudites, guidé et ramené par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours où l'hôte de sa forêt de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas, pour égayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait rêver plus de prodiges que son royaume n'en renfermait.
Sur cette impérissable carène, Heine et Chopin parcouraient ensemble les pôles où l'aurore boréale, brillante visiteuse de leurs longues nuits, mire sa large écharpe dans les gigantesques stalactites des glaces éternelles; les tropiques où le triangle zodiacal remplace de sa lumière ineffable, durant leurs courtes obscurités, les flammes calcinantes qu'y distille un soleil douloureux. Ils traversaient dans une course rapide, et les latitudes où la vie est opprimée et celles où elle est dévorée, apprenant à connaître chemin faisant toutes les merveilles célestes qui marquent la route de ces matelots que n'attend aucun port. Appuyés sur cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux ourses qui surplombent majestueusement le nord, jusqu'à l'éclatante croix du sud, après laquelle le désert antarctique commence à s'étendre sur les têtes comme sous les pieds, ne laissant à l'œil éperdu rien à contempler sur un ciel vide et sans phare, étendu au-dessus d'une mer sans rives. Il leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que laissent sur l'azur les étoiles filantes, lucioles d'en haut... et ces comètes aux incalculables orbites redoutées pour leur étrange splendeur, tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont que tristes et inoffensives... et Aldébaran, cet astre distant qui, comme la sinistre étincelle d'un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser l'approcher... et ces radieuses Pléides versant à l'œil errant qui les cherche une lueur amie et consolatrice, comme une énigmatique promesse!
Heine avait vu toutes ces choses sous les différentes apparences qu'elles prennent à chaque méridien! Il en avait vu bien d'autres encore dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assisté à la cavalcade furieuse d'Hérodiade, ayant aussi ses entrées à la cour du Roi des Aulnes, ayant cueilli plus d'une pomme d'or au jardin des Hespérides, étant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles à des mortels qui n'ont pas eu pour marraine quelque fée, prenant à tâche leur vie durant de tenir en échec les mauvaises fortunes en prodiguant les joyaux de leurs écrins aux étranges scintillements. Comme il entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du surnaturel poétique, Chopin nous répétait ses discours, nous racontait ses descriptions, nous révélait ses récits, et Heine le laissait faire, oubliant notre présence lorsqu'il l'écoutait.
Au soir dont nous parlons, à côté de Heine était assis Meyerbeer, pour lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclopéennes, il passait de longs instants à savourer le délectable plaisir de suivre le détail des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme d'une blonde diaphane.
Plus loin, Adolphe Nourrit; c'était un noble artiste, passionné et austère à la fois. Catholique sincère et presque ascétique, il rêvait pour l'art, avec toute la ferveur d'un maître du moyen-âge, un avenir régénérateur du beau pur, glorificateur du beau immaculé! Dans les dernières années de sa vie, il refusait son talent à toutes les scènes d'un ordre de sentiments peu élevés ou superficiels, pour servir l'art avec un chaste et enthousiaste respect, ne l'acceptant dans ses diverses manifestations, ne le considérant à toutes les heures du jour, que comme un saint tabernacle dont la beauté forme la splendeur du vrai. Sourdement miné par une mélancolique passion pour le beau, son front semblait déjà se marbrer de cette ombre fatale que l'éclat du désespoir n'explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du cœur et si ineptes pour les deviner.
Hiller y était aussi: son talent s'apparentait à celui des novateurs d'alors, en particulier à Mendelssohn. Nous nous rassemblions fréquemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu'il publia dans la suite, dont la première fut son remarquable oratorio, La Destruction de Jérusalem, il écrivait des morceaux de piano: les Fantômes, les Rêveries, ses vingt-quatre Études dédiées à Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d'un dessin achevé, rappellant ces études de feuillages où les paysagistes retracent d'aventure tout un petit poème d'ombre et de lumière, avec un seul arbre, une seule bruyère, une seule toupe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un seul motif heureusement et largement traité.
Eugène Delacroix, le Rubens du romantisme d'alors restait étonné et absorbé devant les apparitions qui remplissaient l'air et dont on croyait entendre les frôlements. Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il aurait eu à prendre, pour leur donner la vie de son art? Se demandait-il si c'est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d'une fée, une palette, couverte des vapeurs de l'arc-en-ciel, qu'il lui eût fallu découvrir? Se plaisait-il à sourire en lui-même de ces suppositions et à se livrer tout entier à l'impression qui les faisait naître, par l'attrait qu'éprouvent quelques grands talents pour ceux qui leur font contraste?...
D'entre nous, celui qui paraissait le plus près de la tombe, le vieux Niemcevicz, écoutait avec une gravité morne, un silence et une immobilité marmoréennes, ses propres Chants historiques, que Chopin transformait en dramatiques exécutions pour ce survivant des temps qui n'étaient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de fêtes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les héros morts!... Ils remémoraient ensemble cette longue suite de gloires, de victoires, de rois, de reines, de hetmans... et le vieillard, prenant le présent pour une illusion, les croyait ressuscités, tant ces fantômes avaient de vie en apparaissant au-dessus du clavier de Chopin! —Séparéde tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours trouver—«amer le sel de l'étranger et son escalier dur à monter...» Chopin avait beau lui parler de Grażyna et de Wallenrod, ce Conrad demeurait comme sourd à ces beaux accents; sa présence seule témoignait qu'il les comprenait. Il lui semblait, à juste titre, que nul n'avait droit d'en exiger plus de lui!...
Enfoncée dans un fauteuil, accoudée sur la console, Mme Sand était curieusement attentive, gracieusement subjugée. Elle donnait à cette audition toute la réverbération de son génie ardent, qu'elle croyait doué de la rare faculté réservé à quelques élus, d'apercevoir le beau sous toutes les formes de l'art et de la nature. Ne pourrait-elle pas être cette seconde vue, dont toutes les nations ont reconnu chez les femmes inspirées les dons supérieurs? Magie du regard qui fait tomber devant elles l'écorce, la larve, l'enveloppe grossière du contour, pour leur faire contempler dans son essence invisible l'âme du poète qui s'y est incarnée, l'idéal que l'artiste a conjuré sous le torrent des notes ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les alignements de la pierre, sous les rhythmes mystérieux des strophes ou les furieuses interjections du drame! Cette faculté n'est que vaguement ressentie par la plupart de celles qui en sont douées; sa manifestation suprême se révèle dans une sorte d'oracle divinatoire, conscient du passé, prophétique de l'avenir! De beaucoup moins commune qu'on ne se plaît à le supposer, elle dispense les organisations étranges qu'elle illumine du lourd bagage d'expressions techniques, avec lequel on roule pesamment vers les régions ésotériques qu'elles atteignent de prime-saut. Cette faculté prend son essor, bien moins dans l'étude des arcanes de la science qui analyse, que dans une fréquente familiarité avec les merveilleuses synthèses de la nature et de l'art.
C'est dans l'accoutumance de ces tête à tête avec la création qui font l'attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu'on ravit à la nature, en même temps à l'art, le mot caché dans les harmonies infinies de lignes, de sons, de lumières, de fracas et de gazouillements, d'épouvantés et de voluptés! Assemblage écrasant qui, affronté et sondé avec un courage que n'abat aucun mystère, que ne lasse aucune lenteur, laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformités, des rapports de nos sens à nos sentiments et nous permet de simultanément connaître les ligaments occultes, qui relient des dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antithèses équivalentes, ainsi, que les abîmes qui séparent, d'un étroit mais infranchissable espace, ce qui est destiné à se rapprocher sans se confondre, à se ressembler sans se mélanger. Avoir écouté de bonne heure les chuchotements par lesquels la nature initie ses privilégiés à ses rites mystiques, est un des apanages du poète. Avoir appris d'elle à pénétrer ce que l'homme rêve lorsqu'il crée à son tour et que, dans ses œuvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les gazouillements, les épouvantes et les voluptés, est un don plus subtil encore, que la femme-poète possède à un double droit; de par l'intuition de son cœur et de son génie.