Après avoir nommé celle dont l'énergique personnalité et l'impérieuse fascination inspirèrent, à la frêle et délicate nature de Chopin, une admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux détruit des vases trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces limbes du passé dans lequel flottent tant d'indécises images, d'indécises sympathies, de projets incertains, d'incertaines croyances; dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque sentiment né inviable! Hélas! De tant d'intérêts, de tendances et de désirs, d'affections et de passions, qui ont rempli une époque durant laquelle ont été fortuitement rassemblées quelques hautes âmes et lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient possédé un principe de vitalité suffisante pour les faire survivre à toutes les causes de mort qui entourent à son berceau chaque idée, chaque sentiment, comme chaque individu?... Combien en est-il dont, à quelque instant de leur existence, plus ou moins courte, on n'ait pas dit ce mot d'une tristesse suprême: Heureux s'il était mort! Plus heureux s'il n'était pas né! De tant de sentiments qui ont faire battre si fort de nobles cœurs, combien en est-il qui n'aient jamais encouru cette malédiction suprême? Il n'en est peut-être pas un seul qui, s'il était rallumé de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l'amant suicidé qui dans le poème de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa vie et ressoufrir ses douleurs, pourrait apparaître sans les meutrissures, les stigmates, les mutilations, qui défigurèrent sa primitive beauté et souillèrent sa candeur?
D'entre ces lugubres revenants, combien s'en trouveraient-ils en qui cette beauté et cette candeur aient eu des enchantements assez puissants et assez de céleste radiance durant sa vie, pour n'avoir pas à craindre, après qu'il eût défailli et expiré, d'être désavoué par ceux dont il avait fait la joie et le tourment? Quel sépulcral dénombrement ne faudrait-il pas commencer pour les évoquer un à un, en leur demandant compte de ce qu'ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde de cœurs où il leur fut donné si libéralement accès et dans le monde où régnaient ces cœurs, qu'ils ont embelli, bouleversé, illuminé, dévasté, au gré de leurs hasards?...
Mais, si parmi les hommes qui ont formé ces groupes, dont chaque membre a attiré sur lui l'attention de bien des âmes et porté dans sa conscience l'aiguillon de bien des responsabilités, il en est un qui n'a point permis à ce qu'il y avait de plus pur dans le charme naturel qui les rassemblait en un faisceau rayonnant de s'exhaler dans l'oubli; qui, élaguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts les plus suaves parfums, n'a légué à l'art que le patrimoine intact de ses élévations les plus recueillies et de ses plus divins ravissements, reconnaissons en lui en de ces prédestinés dont la poésie populaire constatait l'existence par sa foi dans les bons génies. En attribuant à ces êtres, qu'elle supposait bienfaisants aux hommes, une nature supérieure à celle du vulgaire, n'a-t-elle pas été magnifiquement confirmée par un grand poète italien qui définissait le génie une empreinte plus forte de la Divinité? (Manzoni.) Inclinons-nous devant tous ceux qui ont été ainsi plus profondément marqués du sceau mystique; mais vénérons surtout d'une intime tendresse ceux qui, comme Chopin, n'ont employé cette suprématie que pour donner vie et expression aux plus beaux sentiments.
[V.]
ne curiosité naturelle s'attache à la biographie des hommes qui ont consacré de grands talents à glorifier de nobles sentiments, dans des œuvres d'art où ils brillent comme de splendides météores aux yeux de la foule, surprise et ravie.
Celle-ci reporte volontiers les impressions admiratives et sympathiques qu'ils réveillent, à leurs noms qu'elle divinise aussitôt, dont elle voudrait immédiatement faire un symbole de noblesse et de grandeur, inclinée qu'elle est à croire que ceux qui savent si bien exprimer et faire parler les purs et beaux sentiments, n'en connaissent pas d'autres. Mais à cette bienveillante prévention, à cette présomption favorable, s'ajoute nécessairement le besoin de les voir justifiées par ceux qui en sont l'objet, ratifiées par leurs vies. Quand dans ses productions on voit le cœur du poète, sentir avec une si exquise délicatesse ce qu'il est doux d'inspirer; deviner avec une si rapide intuition ce que voile l'orgueil, la pudeur craintive, l'ennui amer; peindre l'amour tel que le rêve l'adolescence et tel qu'on en désespère plus tard; quand on voit son génie dominer de si grandes situations, s'élever avec calme au-dessus de toutes les péripéties de l'humaine destinée, trouver dans les entrelacements de ses nœuds inextricables des fils qui la délient fièrement et victorieusement, planer au-dessus de toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes, monter vers des sommets que ni les unes ni les autres n'atteignent plus; quand on le voit posséder le secret des plus suaves modulations de ta tendresse et des plus augustes simplicités du courage, comment ne se demanderait-on pas si cette merveilleuse divination est le miracle d'une croyance sincère en ces sentiments,—ou bien—une habile abstraction de la pensée, un jeu de l'esprit?
On s'informe, pourrait-il en être autrement? on cherche en quoi ces hommes, si épris du beau, ont fait différer leurs existences de celles du vulgaire? Comment en agissait cette superbe de la poésie, alors qu'elle était aux prises avec les réalités de la vie et ses intérêts positifs?... En combien ces ineffables émotions de l'amour que le poète chante, étaient effectivement dégagées des aigreurs et des moisissures qui les empoisonnent d'ordinaire?... En combien elles étaient à l'abri de cette évaporation et de cette inconstance qui habituent à n'en plus tenir compte!... On veut savoir si ceux qui ont éprouvé de si nobles indignations, ont toujours été équitables!... Si ceux qui ont exalté l'intégrité, n'ont jamais fait commerce de leur conscience? Si ceux qui ont tant vanté l'honneur, n'ont jamais été timides?... Si ceux qui ont fait admirer la fortitude, n'ont jamais transigé avec leurs faiblesses?...
Beaucoup ont intérêt à connaître les transactions acceptées entre l'honneur, la loyauté, la délicatesse, et les avantages ambitieux, les profits vaniteux, les gains matériels, acquis à leurs dépens, par ceux auxquels fut départie la belle tâche d'entretenir notre foi et notre attachement aux nobles et grands sentiments, en les faisant vivre dans l'art alors qu'ils n'ont plus d'autre refuge ailleurs. Car, pour beaucoup, ces tristes transactions subies par des esprits qui savent si bien faire resplendir le sublime et si bien stigmatiser l'infamie, servent à prouver avec évidence qu'il y a impossibilité ou niaiserie à les refuser. Ils s'en prévalent pour affirmer hautement que ces transactions entre le noble et l'ignoble, entre le grand et le mesquin, entre le laid et le beau éthique, sont inhérents à la fragilité de notre être et à la force des choses, puisqu'elles jaillissent de la nature des êtres et des choses à la fois.