Et pourtant, elle serait sacrilège la voix qui confondrait ses écarts dans un même anathème, avec les rampements de la bassesse ou l'impudeur vantarde! Elle serait sacrilège, car si l'action du poète a parfois menti à son chant, son chant n'a-il-pas encore mieux renié son action?... Son œuvre ne peut-elle pas contenir des vertus plus efficaces, que son action n'a de forces malfaisantes!—Le mal est contagieux, mais le bien est fécond!—Si les contemporains ont été souvent atteints d'un mortel scepticisme devant le génie en flagrant délit, devant le poète qui se vautre dans les fanges dorées d'un luxe mal acquis, devant l'artiste dont les actions insultent au vrai et outragent le bien, la postérité oublie ces méchants rois de la pensée, comme elle oublia le nom du mauvais roi qui, dans la ballade d'Uhland, méconnut le caractère sacré du barde! Le jour vient où elle jette leur mémoire aux gémonies du non-être! Elle ne connaît plus leur histoire, pendant que, de siècle en siècle, elle abreuve de leurs œuvres sublimes, les générations qui ont la soif du beau!

Le poète apostat, l'artiste renégat, ne sauraient donc jamais être comparés à ces hommes dont la mort ne laisse après eux que la mauvaise odeur de leurs vices, les ruines accumulées par leurs méfaits, les débris informes amoncelés par qui, ayant semé le vent a recueilli la tempête! De tels êtres ne rachètent point un mal transitoire, par un bien durable. Il serait donc injuste de flétrir le poète et l'artiste, avant d'avoir flétri ceux qui leur ont ouvert la voie; le prince qui porte indignement un nom déjà illustre, le financier qui verse des flots d'or dans l'insatiable gueule de la corruption! Qu'on applique d'abord sur leur front, le fer rouge de l'infamie. Ceci fait, ce sera justice de procéder contre le poète et l'artiste; mais, pas avant! Qu'ils passent en premier sous les Fourches-Caudines de la honte, ceux qui passèrent les premiers sur le théâtre du grand-monde, sur les pavois d'une renommée scandaleuse et enviée, sur les tréteaux élégants et enguirlandés d'une mode parasite et d'un succès bâtard, eux, qui n'ont aucune rançon pour les affranchir devant les sentences d'une sainte indignation! Le poète et l'artiste possèdent cette rançon. Qu'ils ne comptent point sur elles, mais qu'on ne la leur dispute pas!

En assouplissant ses convictions devant des passions indignes de son regard d'aigle, habitué à fixer le soleil; devant des avantages plus éphémères que la vague scintillante, indignes de sa cure, le poète n'en a pas moins glorifié les sentiments qui le condamnaient et qui, en pénétrant ses œuvres, leur ont donné une action d'une portée plus vaste que celle de sa vie privée. En succombant aux tentations d'un amour impur ou coupable, en acceptant des bienfaits qui font rougir, des faveurs qui humilient, l'artiste n'en a pas moins ceint d'une immortelle auréole l'idéal de l'amour, la vertu et ses renoncements, l'austérité et ses innocences! Ses créations lui survivent, pour faire aimer le vrai et stimuler au bien des milliers d'âmes, venues au monde après que la sienne aura expié ailleurs les fautes qu'elle a commises, en s'illuminant du bien-fait qu'elle a rêvé.—Oui!—Cela est certain! Les œuvres du poète et de l'artiste ont consolé, rasséréné, édifié plus d'âmes, que les fluctuations de sa triste existence n'ont pu en abattre!

L'art est plus puissant que l'artiste. Ses types et ses héros ont une vie indépendante de son vacillant vouloir, car ils sont une des manifestations de l'éternelle beauté! Plus durables que lui, elles passent de générations en générations, intactes et immarcessibles, renfermant en elles-mêmes une virtuelle faculté de rédemption pour leur auteur.—Puisque l'on peut dire de toute bonne action qu'elle est une belle action, l'on peut dire aussi de toute belle œuvre qu'elle est une bonne œuvre.—Est-ce que le vrai ne s'en dégage pas nécessairement en quelque manière, à travers les fissures du beau, le faux ne pouvant engendrer a lui seul que le laid? Est-ce que, pour les natures plus impressionnables que réfléchies, plus sensibles que conséquentes, le bien ne se dégage pas du beau plus sûrement presque que du vrai, parce qu'en toute manière celui-ci est la source de l'un et de l'autre?

S'il est advenu, hélas! que plusieurs d'entre ceux qui ont immortalisé leurs aspirations en donnent à leur idéal l'impérieux ascendant d'une entraînante éloquence, étouffèrent pourtant ces aspirations et foulèrent un jour aux pieds leur idéal, entraînant ainsi par leur funeste exemple bien des âmes qui eussent pu devenir hautes et sont devenues basses, combien n'y en a-t-il pas à côté de celles-ci, qu'ils ont secrètement confirmées, encouragées, fortifiées dans le vrai ou le bien, par les évocations de leur génie! L'indulgence ne serait peut-être que justice pour eux; mais qu'il est dur de réclamer justice! Combien il déplaît d'avoir à défendre ce qu'on ne voudrait qu'admirer, d'excuser alors qu'on ne voudrait que vénérer!...

Aussi, quel doux orgueil l'ami n'éprouve-t-il pas à remémorer une carrière dans laquelle, pas de dissonances qui blessent, pas de contradictions qu'on doive indulgencier, pas d'erreurs dont il faille remonter le courant pour en trouver l'excuse, pas d'extrêmes qu'on ait à plaindre comme la conséquence d'un excès de causes. Avec quel doux orgueil l'artiste ne nomme-t-il pas celui dont la vie prouve qu'il n'est pas seulement réservé aux natures apathiques, que ne séduisent aucunes fascinations, que n'attirent aucuns mirages, qui ne sont susceptibles d'aucune illusion, qui se bornent aisément aux strictes observances et aux abstinences routinières des lois honorées et honorables, de prétendre à cette élévation d'âme que ne soumet aucun revers, qui ne se dément à aucun instant! À ce titre le souvenir de Chopin restera doublement cher aux amis et aux artistes qu'il a rencontrés sur sa route, comme à ces amis inconnus que les chants du poète lui acquièrent; comme aux artistes qui, en lui succédant, s'attacheront à être dignes de lui!

Dans aucun de ses nombreux replis, le caractère de Chopin n'a recelé un seul mouvement, une seule impulsion, qui ne fût dictée par le plus délicat sentiment d'honneur et la plus noble entente des affections. Et cependant, jamais nature ne fut plus appelée à se faire pardonner des travers, des singularités abruptes, des défauts excusables, mais insupportables. Son imagination était ardente, ses sentiments allaient jusqu'à la violence,—son organisation physique était faible et maladive! Qui peut sonder les souffrances provenant de ce contraste? Elles ont dû être poignantes, mais il n'en donna jamais le spectacle! Il se garda religieusement son propre secret; il déroba ses souffrances à tous les regards sous l'impénétrable sérénité d'une fière résignation.

La délicatesse de sa constitution et de son cœur, en lui imposant le féminin martyre des tortures à jamais inavouées, donnèrent à sa destinée quelques-uns des traits des destinées féminines. Exclu par sa santé de l'arène haletante des activités ordinaires, sans goût pour ce bourdonnement inutile où quelques abeilles se joignent à tant de frelons en y dépensant la surabondance de leurs forces, il se créa une alvéole à l'écart des chemins trop frayés et trop fréquentés. Ni aventures, ni complications, ni épisodes, n'ont marqué dans sa vie qu'il a simplifiée, quoiqu'elle fut dans des conditions qui semblaient rendre ce résultat peu aisé à obtenir. Ses sentiments et ses impressions en formèrent les événements, plus marquants et plus importants pour lui que les changements et les accidents de dehors. Les leçons qu'il donna constamment, avec régularité et assiduité, furent comme sa tâche domestique et journalière, accomplie avec conscience et satisfaction. Il épancha son cœur dans ses compositions, comme d'autres l'épanchent dans la prière, y versant toutes ces effusions refoulées, ces tristesses inexprimées, ces regrets indicibles, que les âmes pieuses versent dans leurs entretiens avec Dieu. Il disait dans ses œuvres, ce qu'elles ne disent qu'à genoux: ces mystères de passion et de douleur qu'il a été permis à l'homme de comprendre sans paroles, parce qu'il ne lui a pas été donné de les exprimer en paroles.

Le souci que Chopin prit d'éviter ce zigzag de la vie, que les allemands appelleraient anti-esthétique, (unästhetisch); le soin qu'il eut d'en élaguer les hors-d'œuvres, l'émiettement en parcelles informes et insubstantielles, en a éloigné les incidents nombreux. Quelques lignes vagues enveloppent son image comme une fumée bleuâtre, disparaissant sous le doigt indiscret qui voudrait la toucher et la suivre. Il ne s'est mêlé à aucune action, à aucun drame, à aucun nœud, à aucun dénouement. Il n'a exercé d'influence décisive sur aucune existence. Sa passion n'a jamais empiété sur aucun désir; il n'a étreint, ni massé, aucun esprit par la domination du sien. Il n'a despotisé aucun cœur, il n'a posé une main conquérante sur aucune destinée: il ne chercha rien, il eût dédaigné de rien demander. Comme du Tasse, on pouvait dire de lui:

Brama assai, poco spera, nulla chiede.