Mais aussi, échappait-il à tous les liens, à tous les rapports, à toutes les amitiés, qui eussent voulu l'entraîner à leur suite et le pousser dans de plus tumultueuses sphères. Prêt à tout donner, il ne se donnait pas lui-même. Peut-être savait-il quel dévouement exclusif sa constance eût été digne d'inspirer, quel attachement sans restriction sa fidélité eût été digne de comprendre, de partager! Peut-être pensait-il, comme quelques âmes ambitieuses, que l'amour et l'amitié s'ils ne sont tout, ne sont rien! Peut-être lui a-t-il coûté plus d'efforts pour en accepter le partage, qu'il ne lui en eût fallu pour ne jamais effleurer ces sentiments et n'en connaître qu'un idéal désespéré!—S'il en a été ainsi, nul ne l'a su au juste, car il ne parlait guère ni d'amour, ni d'amitié. Il n'était pas exigeant, comme ceux dont les droits et les justes exigences dépasseraient de beaucoup ce qu'on aurait à leur offrir. Ses plus intimes connaissances ne pénétraient pas jusqu'à ce réduit sacré où habitait le secret mobile de son âme, absent du reste de sa vie: réduit si dissimulé, qu'on en soupçonnait à peine l'existence!
Dans ses relations et ses entretiens, il semblait ne s'intéresser qu'à ce qui préoccupait les autres; il se gardait de les sortir du cercle de leur personnalité pour les ramener à la sienne. S'il livrait peu de son temps, en revanche ne se réservait-il rien de celui qu'il accordait. Ce qu'il eût rêvé, ce qu'il eût souhaité, voulu, conquis, si sa main blanche et effilée avait pu marier des cordes d'airain aux cordes d'or de sa lyre, nul ne le lui a jamais demandé, nul en sa présence n'eut eu le loisir d'y songer! Sa conversation se fixait peu sur les sujets émouvants. Il glissait dessus et, comme il était peu prodigue de ses instants, la causerie était facilement absorbée par les détails du jour. Il prenait soin d'ailleurs de ne pas lui permettre de s'extraverser en digressions, dont il eût pu devenir le sujet. Son individualité n'appelait guère les investigations de la curiosité, les pensées chercheuses et les stratagèmes scrutateurs; il plaisait trop pour faire réfléchir.
L'ensemble de sa personne, étant harmonieux, ne paraissait demander aucun commentaire. Son regard bleu était plus spirituel que rêveur; son sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence de son teint séduisaient l'œil, ses cheveux blonds étaient soyeux, son nez recourbé expressivement accentué, sa stature peu élevée, ses membres frêles. Ses gestes étaient gracieux et multipliés; le timbre de sa voix un peu assourdi, souvent étouffé. Ses allures avaient une telle distinction et ses manières un tel cachet de haute compagnie, qu'involontairement on le traitait en prince. Toute son apparence faisait penser à celle des convolvulus, balançant sur des tiges d'une incroyable finesse leurs coupes divinement colorées, mais d'un si vaporeux tissu que le moindre contact les déchire.
Il portait dans le monde l'égalité d'humeur des personnes que ne trouble aucun ennui, car elles ne s'attendent à aucun intérêt. D'habitude il était gai; son esprit caustique dénichait rapidement le ridicule bien au-delà des superficies où il frappe tous les yeux. Il déployait dans la pantomime une verve drolatique, longtemps inépuisée. Il s'amusait souvent à reproduire, dans des improvisations comiques, les formules musicales et les tics particuliers de certains virtuoses; à répéter leur gestes et leurs mouvements, à contrefaire leur visage, avec un talent qui commentait en une minute toute leur personnalité. Ses traits devenaient alors méconnaissables, il leur faisait subir les plus étranges métamorphoses. Mais, tout en imitant le laid et le grotesque, il ne perdait jamais sa grâce native; la grimace ne parvenait même pas à l'enlaidir. Sa gaieté était d'autant plus piquante, qu'il en restreignait les limites avec un parfait bon goût et un éloignement ombrageux de ce qui pouvait le dépasser. À aucun des instants de la plus entière familiarité, il ne trouvait qu'une parole malséante, une vivacité déplacée, puissent ne point être choquantes.
Déjà en sa qualité de Polonais, Chopin ne manquait pas de malice; son constant commerce avec Berlioz, Hiller, quelques autres célébrités du temps non moins coutumiers de mots, et de mots poivrés, ne manqua pas d'aiguiser plus encore ses remarques incisives, ses réponses ironiques, ses procédés à double sens. Il avait entre autres de mordantes répliques pour ceux qui eussent essayé d'exploiter indiscrètement son talent. Tout Paris se raconta un jour celle qu'il fit à un amphitryon mal avisé, lorsqu'après avoir quitté la salle à manger il lui montra un piano ouvert! Ayant eu la bonhomie d'espérer et de promettre à ses convives, comme un rare dessert, quelque morceau exécuté par lui, il put s'apercevoir qu'en comptant sans son hôte on compte deux fois. Chopin refusa d'abord; fatigué enfin par une insistance désagréablement indiscrète: «Ah! monsieur», dit-il de sa voix la plus étouffée, comme pour mieux acérer sa parole, «je n'ai presque pas dîné!»—Toutefois, ce genre d'esprit était chez lui plutôt une habilité acquise qu'un plaisir naturel. Il savait se servir du fleuret et de l'épée, parer et toucher! Mais, quand il avait fait sauter l'arme de l'adversaire, il se dégantait et jetait bas la visière, pour n'y plus songer.
Par une exclusion absolue de tout discours dont il eût été l'objet, par une discrétion jamais abandonné sur ses propres sentiments, il réussit à toujours laisser après lui cette impression si chère au vulgaire distingué, d'une présence qui nous charme sans que nous ayons à redouter qu'elle apporte avec elle les charges de ses bénéfices, qu'elle fasse succéder aux épanchements de ses gaietés entraînantes, les tristesses qu'imposent les confidences mélancoliques et les visages assombris, réactions inévitables dans les natures dont on peut dire: Ubi mel, ibi sel. Quoique le monde ne puisse refuser une sorte de respect aux douloureux sentiments qui causent ces réactions, quoiqu'elles aient même pour lui tout l'attrait de l'inconnu et qu'il leur accorde quelque chose comme de l'admiration, il ne les goûte qu'à distance. Il fuit leur approche incommode à ses stagnants repos, aussi empressé à s'apitoyer avec emphase à leur description, qu'à se détourner de leur vue. La présence de Chopin était donc toujours fêtée. N'espérant point être deviné, dédaignant de se raconter lui-même, il s'occupait si fort de tout ce qui n'était pas lui, que sa personnalité intime restait à l'écart, inabordée et inabordable, sous une surface polie et glissante où il était impossible de prendre pied.
Quoique rares, il y eut pourtant des instants où nous l'avons surpris profondément ému. Nous l'avons vu pâlir et blêmir, au point de gagner des teintes vertes et cadavéreuses. Mais dans ses plus vives émotions, il resta concentré. Il fut alors, comme de coutume, avare de paroles sur ce qu'il ressentait; une minute de recueillement déroba toujours le secret de son impression première. Les mouvements qui y succédaient, quelque grâce de spontanéité qu'il sût leur imprimer, étaient déjà l'effet d'une réflexion dont l'énergique volonté dominait un bizarre conflit de véhémence morale et de faiblesses physiques. Ce constant empire exercé sur la violence de son caractère, rappelait la supériorité mélancolique de certaines femmes qui cherchent leur force dans la retenue et l'isolement, sachant l'inutilité des explosions de leurs colères et ayant un soin trop jaloux du mystère de leur passion pour le trahir gratuitement.
Chopin savait noblement pardonner; nul arrière-goût de rancune ne restait dans son cœur contre les personnes qui l'avaient froissé. Mais, comme ces froissements pénétraient très avant dans son âme, ils y fermentaient en vagues peines et en souffrances intérieures, si bien que longtemps après que leurs causes avaient été effacées de sa mémoire il en éprouvait encore les morsures secrètes. Malgré cela, à force de soumettre ses sentiments à ce qui lui semblait devoir être pour être bien, il arrivait jusqu'à savoir gré des services offerts par une amitié mieux intentionnée que bien instruite, qui contrariait sans s'en douter ses susceptibilités cachées. Ces torts de la gaucherie sont cependant les plus malaisés à supporter aux natures nerveuses, condamnées à réprimer l'expression de leurs emportements et amenées par là à une irritation sourde qui, ne portant jamais sur ses vrais motifs, tromperait fort pourtant ceux qui la prendraient pour une irritabilité sans motif. Comme pourtant, manquer à ce qui lui paraissait la plus belle ligne de conduite fut une tentation à laquelle Chopin n'eut pas à résister, car probablement elle ne se présenta jamais à lui, il se garda de déceler en face d'individualités plus vigoureuses et, par cela seul, plus brusques et plus tranchantes que la sienne, les crispations que lui faisaient éprouver leur contact et leur liason.
La réserve de ses entretiens s'étendait aussi à tous les sujets auxquels s'attache le fanatisme des opinions. C'est uniquement par ce qu'il ne faisait pas dans l'étroite circonscription de son activité, qu'on arrivait à en préjuger. Sincèrement religieux et attaché au catholicisme, Chopin n'abordait jamais ce sujet, gardant ses croyances sans les témoigner par aucun apparat. On pouvait longtemps le connaître, sans avoir de notions exactes sur ses idées à cet égard. Il s'entend de soi que, dans le milieu où ses relations intimes le transportèrent peu à peu, il dut renoncer à fréquenter les églises, à voir les ecclésiastiques, à pratiquer tout naturellement la religion, comme cela se fait dans la noble et croyante Pologne où tout homme bien né rougirait d'être tenu pour un mauvais catholique, où il considérerait comme la dernière des injures de s'entendre dire qu'il n'agit pas en bon chrétien. Or, qui ne sait qu'en s'abstenant souvent et longtemps des rites religieux, on finit nécessairement par les oublier plus ou moins? Cependant, quoique pour ne pas donner à ses nouvelles accointances le déplaisir de rencontrer une soutane chez lui, il laissa se détendre ses rapports avec les prêtres du clergé polonais de Paris, ceux-ci ne cessèrent jamais de le chérir comme un de leurs plus nobles compatriotes, dont leurs amis communs leur donnaient de constantes nouvelles.
Son patriotisme se révéla dans la direction que prit son talent, dans ses intimités de choix, dans ses préférences pour ses élèves, dans les services fréquents et considérables qu'il aimait à rendre à ses compatriotes. Nous ne nous souvenons pas qu'il ait jamais pris plaisir à exprimer ses sentiments patriotiques, à parler longuement de la Pologne, de son passé, de son présent, de son avenir, à toucher aux questions historiques qui s'y rattachent. Malheureusement, la haine du conquérant, l'indignation virulente contre une injustice qui crie vengeance au ciel, les désirs et l'espoir d'une revanche éclatante qui étrangle à son tour le vainqueur, n'alimentaient que trop souvent les entretiens politiques dont la Pologne était l'objet. Chopin qui avait si bien appris à l'adorer durant une sorte de trêve dans la longue histoire de ses tortures, n'avait pas eu le temps d'apprendre à haïr, à rêver la vengeance, à savourer l'espoir de souffleter un vainqueur fourbe et déloyal. Il se contentait par conséquent d'aimer le vaincu, de pleurer avec l'opprimé, de chanter et de glorifier ce qu'il aimait, sans philippiques aucunes, sans excursions sur le domaine des prévisions diplomatiques ou militaires qui, faute de mieux, finissaient par des aspirations révolutionnaires antipathiques à sa nature. Les Polonais, voyant toutes les chances de briser le fameux «équilibre européen» basé sur le partage de leur patrie se perdre de plus en plus, étaient convaincus que le monde se déjetterait sous le coup d'un pareil crime de lèse-christianisme. Ils n'avaient peut-être pas tellement tort; l'avenir se chargera de le démontrer! Mais, Chopin ne pouvant encore entrevoir un tel avenir, reculait instinctivement devant des espérances qui lui donnaient pour alliés des hommes et des choses qui ne devaient être que des causes!