S'il s'entretenait quelquefois sur les événements tant discutés en France, sur les idées et les opinions si vivement attaquées, si chaudement défendues, c'était plutôt pour signaler ce qu'il y trouvait de faux et d'erroné que pour en faire valoir d'autres. Amené à des rapports continus avec quelques-uns des hommes avancés qui ont le plus marqué de nos jours, il sut borner entre eux et lui les relations à une bienveillante indifférence, tout à fait indépendante de la conformité des idées. Bien souvent il les laissait s'échauffer et se haranguer entre eux des heures entières, se promenant de long en large dans le fond de la chambre sans ouvrir la bouche. Par moment, son pas devenait plus saccadé; personne n'y prêtait attention, sinon des visiteurs peu familiers avec ce milieu. Ils observaient aussi en lui certains soubresauts nerveux à l'énoncé de certaines énormités ineffables: ses amis s'en étonnaient quand on leur en parlait, sans s'apercevoir qu'il vivait auprès de tous, les voyait, les regardait faire, mais ne vivait avec aucun d'eux, ne leur donnant rien de son «meilleur moi» et ne prenant pas toujours ce qu'on croyait lui avoir donné.
Nous l'avons contemplé de longs instants au milieu de ces conversations vives et entraînantes, dont il s'excluait par son silence. La passion des causeurs le faisait oublier; mais nous avons maintes fois négligé de suivre le fil de leurs raisonnements, pour fixer notre attention sur sa figure. Elle se contractait imperceptiblement et s'assombrissait souvent sous une pénible impression, quand des sujets qui tiennent aux conditions premières de l'existence sociale étaient débattus devant lui avec de si énergiques emportements, qu'on eût pu croire notre sort, notre vie ou notre mort, devoir se décider à l'instant même. Il semblait souffrir physiquement lorsqu'il entendait déraisonner si sérieusement, accumuler si imperturbablement les uns contre les autres des arguments également vides et faux, comme s'il avait entendu une suite de dissonances, voire même une cacophonie musicale. Ou bien, il devenait triste et rêveur. Alors il apparaissait comme un passager à bord d'un vaisseau que la tempête fait rebondir sur les vagues; contemplant l'horizon, les étoiles, songeant à sa lointaine patrie, suivant la manœuvre des matelots, comptant leurs fautes, et se taisant, n'ayant pas la force requise pour saisir un des cordages de la voilure...
Son bon sens plein de finesse l'avait promptement persuadé de la parfaite vacuité de la plupart des discours politiques, des discussions philosophiques, des digressions religieuses. Il arriva ainsi à pratiquer de bonne heure la maxime favorite d'un homme infiniment distingué, à qui nous avons souvent entendu répéter un mot dicté par la sagesse misanthropique de ses vieux ans. Cette façon de sentir surprenait alors notre impatience inexpérimentée; mais depuis, elle nous a frappé par sa triste justesse.—«Vous vous persuaderez un jour, comme moi, qu'il n'y a guère moyen de causer de quoi que ce soit avec qui que ce soit», disait le marquis Jules de Noailles aux jeunes gens qu'il honorait de ses bontés, lorsqu'ils se laissaient entraîner à la chaleur de naïfs débats d'opinions. Chaque fois qu'on lui voyait réprimer une volonté passagère de jeter son mot dans la discussion, Chopin semblait penser, comme pour consoler sa main oisive et la réconcilier avec son luth: Il mondo va da se!
La démocratie représentait à ses yeux une agglomération d'éléments trop hétérogènes, trop tourmentés, d'une trop sauvage puissance, pour lui être sympathique. Il y avait alors plus de vingt ans déjà, que l'avènement des questions sociales fut comparé à une nouvelle invasion de barbares. Chopin était particulièrement et péniblement frappé de ce que cette assimilation avait de terrible. Il désespérait d'obtenir des Attila conduisant les Huns modernes, le salut de Rome auquel est attaché celui de l'Europe! Il désespérait de préserver de leurs destructions et de leurs dévastations, la civilisation chrétienne, devenue la civilisation européenne! Il désespérait de sauver de leurs ravages, l'art, ses monuments, ses accoutumances, la possibilité en un mot de cette vie élégante, molle et raffinée, que chanta Horace et que les brutalités d'une loi agraire tuent nécessairement, puisque ne pouvant obtenir ni l'égalité, ni la fraternité, elles donnent la mort! Il suivait de loin les événements et une perspicacité de coup d'œil, qu'on ne lui eût d'abord pas supposée, lui fit souvent prédire ce à quoi de mieux informés s'attendaient peu. Si des observations de ce genre lui échappaient, il ne les développait point. Ses phrases courtes n'étaient remarquées que quand les faits les avaient justifiées.
Dans un seul cas Chopin se départit de son silence prémédité et de sa neutralité accoutumée. Il rompit sa réserve dans la cause de l'art, la seule sur laquelle il n'abdiqua dans aucune circonstance l'énoncé explicite de son jugement, sur laquelle il s'appliqua avec persistance à étendre l'action de son influence et de ses convictions. Ce fut comme un témoignage tacite, de l'autorité de grand artiste qu'il se sentait légitimement posséder dans ces questions. Les faisant relever de sa compétence et de son appel, il ne laissa jamais de doutes quant à sa manière de les envisager. Pendant quelques années il mit une ardeur passionnée dans ses plaidoyers; c'était celles où la guerre des romantiques et des classiques était si vivement conduite de part et d'autre. Il se rangeait ouvertement parmi les premiers, tout en inscrivant le nom de Mozart sur sa bannière. Comme il tenait plus au fond des choses qu'aux mots et aux noms, il lui suffisait de trouver dans l'immortel auteur du Requiem, de la symphonie dite de Jupiter, etc. les principes, les germes, les origines, de toutes les libertés dont il usait abondamment, (quelques-uns ont dit surabondamment), pour le considérer comme un des premiers qui ouvrirent à la musique des horizonts inconnus: ces horizonts qu'il aimait tant à explorer et où il fit des découvertes qui enrichirent le vieux monde d'un monde nouveau.
En 1832, peu après son arrivée à Paris, en musique comme en littérature, une nouvelle école se formait et il se produisait de jeunes talents qui secouaient avec éclat le joug des anciennes formules. L'effervescence politique des premières années de la révolution de Juillet à peine assoupie, se transporta dans toute sa vivacité sur les questions de littérature et d'art qui s'emparèrent de l'attention et de l'intérêt de tous. Le romantisme fut à l'ordre du jour et l'on combattit avec acharnement pour ou contre. Il n'y eut aucune trêve entre ceux qui n'admettaient pas qu'on pût écrire autrement qu'on n'avait écrit jusque là, et ceux qui voulaient que l'artiste fût libre de choisir la forme pour l'adapter à son sentiment; qui pensaient que, la règle de la forme se trouvant dans sa concordance avec le sentiment qu'on veut exprimer, chaque différente manière de sentir comporte nécessairement une manière différente de se traduire.
Les uns, croyant à l'existence d'une forme permanente dont la perfection représente le beau absolu, jugeaient chaque œuvre de ce point de vue préétabli. En prétendant que les grands maîtres avaient atteint les dernières limites de l'art et sa suprême perfection, ils ne laissaient aux artistes qui leur succédaient d'autre gloire à espérer que de s'en rapprocher plus ou moins par l'imitation. On les frustrait même de l'espoir de les égaler, le perfectionnement d'un procédé ne pouvant jamais s'élever jusqu'au mérite de l'invention.—Les autres niaient que le beau pût avoir une forme fixe et absolue, les styles divers leur apparaissant, à mesure qu'ils se manifestent dans l'histoire de l'art, comme des tentes dressées sur la route de l'idéal: haltes momentanées, que le génie atteint d'époque en époque, que ses héritiers immédiats doivent exploiter jusqu'à leur dernier recoin, mais que ses descendants légitimes sont appelés à dépasser.—Les uns voulaient renfermer dans l'enclos symétrique des mêmes dispositions, les inspirations des temps et des natures les plus dissemblables. Les autres réclamaient pour chacune d'elles la liberté de créer leur langue, leur mode d'expression, n'acceptant d'autre règle que celle qui ressort des rapports directs du sentiment et de la forme, afin que celle-ci fût adéquate à celui-là.
Aux yeux clairvoyants de Chopin, les modèles existants, quelque admirables qu'ils fussent, ne semblaient pas avoir épuisé tous les sentiments que l'art peut faire vivre de sa vie transfigurée, ni toutes les formes dont il peut user. Il ne s'arrêtait pas à l'excellence de la forme; il ne la recherchait même qu'en tant que son irréprochable perfection est indispensable à la complète révélation du sentiment, n'ignorant pas que le sentiment est tronqué aussi longtemps que la forme, restée imparfaite, intercepte son rayonnement comme un voile opaque. Il soumettait ainsi à l'inspiration poétique le travail du métier, enjoignant à la patience du génie d'imaginer dans la forme de quoi satisfaire aux exigences du sentiment. Aussi, reprochait-il à ses classiques adversaires de réduire l'inspiration au supplice de Procuste, sitôt qu'ils n'admettaient pas que certaines manières de sentir sont inexprimables dans les formes préalablement déterminées. Il les accusait de déposséder par avance l'art, de toutes les œuvres qui auraient tenté d'y introduire des sentiments nouveaux, revêtus de ses formes nouvelles qui se puisent dans le développement toujours progressif de l'esprit humain, des instruments qui divulguent sa pensée, des ressources matérielles dont l'art dispose.
Chopin n'admettait pas, qu'on voulût écraser le fronton grec avec la tour gothique, ni qu'on démolisse les grâces pures et exquises de l'architecture italienne, au profil de la luxuriante fantaisie des constructions mauresques; comme il n'eût pas voulu que le svelte palmier vienne à croître en place de ses élégants bouleaux, ni que l'agave des tropiques soit remplacée par le mélèze du nord. Il prétendait goûter le même jour l'Ilyssus de Phidias et le Pensieroso de Michel-Ange, un Sacrement de Poussin et la Barque dantesque de Delacroix, une Improperia de Palestrina et la Reine Mab de Berlioz! Il réclamait son droit d'être pour tout ce qui est beau, admirant la richesse de la variété non moins que la perfection de l'unité. Il ne demandait également à Sophocle et à Shakespeare, à Homère et à Firdousi, à Racine et à Goethe, que d'avoir leur raison d'être dans la beauté propre de leur forme, dans l'élévation de leur pensée, proportionnée, comme la hauteur du jet-d'eau aux feux irisés, à la profondeur de leur source.
Ceux qui voyaient les flammes du talent dévorer insensiblement les vieilles charpentes vermoulues, se rattachaient à l'école musicale dont Berlioz était le représentant le plus doué, le plus vaillant, le plus hasardeux. Chopin s'y rallia complètement et fut un de ceux qui mit le plus de persévérance à se libérer des serviles formules du style conventionnel, aussi bien qu'à répudier les charlatanismes qui n'eussent remplacé de vieux abus que par des abus nouveaux plus déplaisants encore, l'extravagance étant plus agaçante et plus intolérable que la monotonie. Les nocturnes de Field, les sonates de Dussek, les virtuosités tapageuses et les expressivités décoratives de Kalkbrenner, lui étant ou insuffisantes ou antipathiques, il prétendait n'être pas attaché aux rivages fleuris et un peu mignards des uns, ni obligé de trouver bonnes les manières échevelées des autres.