Pendant les quelques années que dura cette sorte de campagne du romantisme, d'où sortirent des coups d'essai qui furent des coups de maître, Chopin resta invariable dans ses prédilections comme dans ses répulsions. Il n'admit pas le moindre atermoiement avec aucun de ceux qui, selon lui, ne représentaient pas suffisamment le progrès ou ne prouvaient pas un sincère dévouement à ce progrès, sans désir d'exploitation de l'art au profit du métier, sans poursuite d'effets passagers, de succès surpris à la surprise de l'auditoire. D'une part, il rompit, des liens qu'il avait contractés avec respect, lorsqu'il se sentit gêné par eux et retenu trop à la rive par des amarres dont il reconnaissait la vétusté. D'autre part, il refusa obstinément d'en former avec de jeunes artistes dont le succès, exagéré à son sens, relevait trop un certain mérite. Il n'apportait pas la plus légère louange à ce qu'il ne jugeait point être une conquête effective pour l'art, une sérieuse conception de la tâche d'un artiste.
Son désintéressement faisait sa force; il lui créait une sorte de forteresse. Car, ne voulant que l'art pour l'art, comme qui dirait le bien pour le bien, il était invulnérable; par là imperturbable. Jamais il ne désira d'être prôné, ni par les uns ni par les autres, à l'aide de ces ménagements imperceptibles qui font perdre les batailles; à l'aide de ses concessions que se font les diverses écoles dans la personne de leurs chefs, lesquelles ont introduit au milieu des rivalités, des empiètements, des déchéances et des envahissements des styles divers dans les différentes branches de l'art, des négociations, des traités et des pactes, semblables à ceux qui forment le but et les moyens de la diplomatie, aussi bien que les artifices et l'abandon de certains scrupules qui en sont inséparables. En refusant d'étayer ses productions d'aucun de ces secours extrinsèques qui forcent le public à leur faire bon accueil, il disait assez qu'il se fiait à leurs beautés pour être sûr qu'elles se feraient apprécier d'elles-mêmes. Il ne tenait pas à hâter et à faciliter leur acceptation immédiate.
Toutefois, Chopin était si intimement et si uniquement pénétré des sentiments dont il croyait avoir connu dans sa jeunesse les types les plus adorables, de ces sentiments que seuls il lui plaisait de confier à l'art; il envisageait celui-ci si invariablement d'un unique et même point de vue, que ses prédilections d'artiste ne pouvaient manquer de s'en ressentir. Dans les grands modèles et les chefs-d'œuvre de l'art, il recherchait uniquement ce qui correspondait à sa nature. Ce qui s'en rapprochait lui plaisait; ce qui s'en éloignait obtenait à peine justice de lui. Rêvant et réunissant en lui-même les qualités souvent opposées de la passion et de la grâce, il possédait une grande sûreté de jugement et se préservait d'une partialité mesquine. Il ne s'arrêtait guère devant les plus grandes beautés et les plus grands mérites, lorsqu'ils blessaient l'une ou l'autre des faces de sa conception poétique. Quelque admiration qu'il eût pour les œuvres de Beethoven, certaines parties lui en paraissaient trop rudement taillées. Leur structure était trop athlétique pour qu'il s'y complût; leurs courroux lui semblaient trop rugissants. Il trouvait que la passion y approche trop du cataclysme; la moelle de lion qui se retrouve dans chaque membre de ses phrases lui était une trop substantielle matière, et les séraphiques accents, les raphaëlesques profils, qui apparaissent au milieu des puissantes créations de ce génie, lui devenaient par moments presques pénibles dans un contraste si tranché.
Malgré le charme qu'il reconnaissait à quelques-unes des mélodies de Schubert, il n'écoutait pas volontiers celles dont les contours étaient trop aigus pour son oreille, où le sentiment est comme dénudé, où l'on sent, pour ainsi dire, palpiter la chair et craquer les os sous l'étreinte de la douleur. Toutes les rudesses sauvages lui inspiraient de l'éloignement. En musique, comme en littérature, comme dans l'habitude de la vie, tout ce qui se rapproche du mélodrame lui était un supplice. Il repoussait le côté furibond et frénétique du romantisme; il ne supportait pas l'ahurissement des effets et des excès délirants. «Il n'aimait pas Shakespeare sans de fortes restrictions; il trouvait ses caractères trop étudiés sur le vif et parlant un langage trop vrai; il aimait mieux les synthèses épiques et lyriques qui laissaient dans l'ombre les pauvres détails de l'humanité. C'est pourquoi il parlait peu et n'écoutait guère, ne voulant formuler ses pensées ou recueillir celles des autres que quand elles étaient arrivées à une certaine élévation.»[21].
Cette nature si constamment maîtresse d'elle-même, pour laquelle la divination, l'entre-vue, le pressentiment, offraient ce charme de l'inachevé, si cher aux poètes qui savent la fin des mots interrompus et des pensées tronquées; cette nature si pleine de délicates réserves, ne pouvait éprouver qu'un ennui, comme scandalisé, devant l'impudeur de ce qui ne laissait rien à pénétrer, rien à comprendre au delà. Nous pensons que s'il lui avait fallu se prononcer à cet égard, il eût avoué qu'à son goût il n'était permis d'exprimer les sentiments qu'à condition d'en laisser la meilleure partie à deviner. Si, ce qu'on est convenu d'appeler le classique dans l'art, lui semblait imposer des restrictions trop méthodiques, s'il refusait de se laisser garrotter par ces menottes et glacer par ce système conventionnel, s'il ne voulait pas s'enfermer dans les symétries d'une cage, c'était pour s'élever dans les nues, chanter comme l'alouette plus près du bleu du ciel, ne devoir jamais descendre de ces hauteurs. Il eût voulu ne se livrer au repos qu'en planant dans les régions élevées, comme l'oiseau de paradis dont on disait jadis qu'il ne goûtait le sommeil qu'en restant les ailes étendues, bercé par les souffles de l'espace, au haut des airs où il suspendait son vol. Chopin se refusait obstinément à s'enfoncer dans les tanières des forêts, pour prendre note des vagissements et des hurlements dont elles sont remplies; à explorer les déserts affreux, en y traçant des sentiers que le vent perfide roule avec ironie sur les pas du téméraire qui essaye de les former.
Tout ce qui dans la musique italienne est si franc, si lumineux, si dénué d'apprêt, en même temps que de science; tout ce qui dans l'art allemand porte le cachet d'une énergie populaire, quoique puissante, lui plaisait également peu. À propos de Schubert il dit un jour: «que le sublime était flétri lorsque le commun ou le trivial lui succédait». Hummel, parmi les compositeurs de piano, était un des auteurs qu'il relisait avec le plus de plaisir. Mozart représentait à ses yeux le type idéal, le poète par excellence, car il condescendait plus rarement que tout autre à franchir les gradins qui séparent la distinction de la vulgarité. Il aimait précisément dans Mozart le défaut qui lui fit encourir le reproche que son père lui adressait après une représentation de l'Idoménée: «Vous avez eu tort de n'y rien mettre pour les longues oreilles». La gaieté de Papageno charmait celle de Chopin; l'amour de Tamino et ses mystérieuses épreuves lui semblaient dignes d'occuper sa pensée; Zerline et Mazetto l'amusaient par leur naïveté raffinée. Il comprenait les vengeances de Donna Anna, parce qu'elles ne ramenaient que plus de voiles sur son deuil. À côté de cela, son sybaritisme de pureté, son appréhension du lieu-commun étaient tels, que même dans Don Juan, même dans cet immortel chef-d'œuvre, il découvrait des passages dont nous lui avons entendu regretter la présence» Son culte pour Mozart n'en était pas diminué, mais comme attristé. Il parvenait bien à oublier ce qui lui répugnait, mais se réconcilier avec, lui était impossible. Ne subissait-il pas en ceci les douloureuses conditions de ces supériorités d'instinct, irraisonnées et implacables, dont nulle persuasion, nulle démonstration, nul effort ne parviennent jamais à obtenir l'indulgence, ne fût-ce que celle de l'indifférence, pour des objets d'un spectacle antipathique et d'une aversion si insurmontable qu'elle est comme une sorte d'idiosyncrasie?
Chopin donna à nos essais, à nos luttes d'alors, si remplies encore d'hésitations et d'incertitudes, d'erreurs et d'exagérations, qui rencontraient plus de sages hochant la tête que de contradicteurs glorieux, l'appui d'une rare fermeté de conviction, d'une conduite calme et inébranlable, d'une stabilité de caractère également à l'épreuve des lassitudes et des leurres, en même temps que l'auxiliaire efficace qu'apporte à une cause le mérite des ouvrages qu'elle peut revendiquer. Chopin accompagna ses hardiesses de tant de charme, de mesure et de savoir, qu'il fut justifié d'avoir eu confiance en son seul génie par la prompte admiration qu'il inspira. Les solides études qu'il avait faites, les habitudes réfléchies de sa jeunesse, le culte dans lequel il fut élevé pour les beautés classiques, le préservèrent de perdre ses forces en tâtonnements malheureux et en demi-réussites, comme il est arrivé à plus d'un partisan des idées nouvelles.
Sa studieuse patience à élaborer et à parachever ses ouvrages le mettait à l'abri des critiques qui enveniment les dissentiments, en s'emparant de victoires faciles et insignifiantes dues aux omissions et à la négligence de la mégarde. Exercé de bonne heure aux exigences de la règle, ayant même produit de belles œuvres dans lesquelles il s'y était astreint, il ne la secouait qu'avec l'à-propos d'une justesse savamment méditée. Il avançait toujours en vertu de son principe, sans se laisser emporter à l'exagération ni séduire aux transactions, délaissant volontiers les formules théoriques pour ne poursuivre que leurs résultats. Moins préoccupé des disputes d'école et de leurs termes que de se donner la meilleure des raisons, celle d'une œuvre accomplie, il eut ainsi le bonheur d'éviter les inimitiés personnelles et les accommodements fâcheux.
Plus tard, le triomphe de ses idées ayant diminué l'intérêt de son rôle, il ne chercha pas d'autre occasion pour se placer derechef à la tête d'un groupe quelconque. En cette unique occurrence où il prit rang dans un conflit de parti, il fit preuve de convictions absolues, tenaces et inflexibles, comme toutes celles qui, en étant vives, se font rarement jour. Mais, sitôt qu'il vit son opinion avoir assez d'adhérents pour régner sur le présent et dominer l'avenir, il se retira de la mêlée, laissant les combattants s'assaillir dans des escarmouches moins utiles à la cause qu'agréables aux gens qui aiment à se battre, surtout à battre, au risque d'être battus. Vrai grand-seigneur et vrai chef de parti, il se garda de survaincre, de poursuivre une arrière-garde en déroute, se conduisant en prince victorieux auquel il suffit de savoir que sa cause est hors de danger pour ne plus se mêler aux combattants.
Avec les dehors plus modernes, plus simples, moins extatiques, Chopin avait pour l'art le culte respectueux que lui portaient les premiers maîtres du moyen-âge. Comme pour eux, l'art était pour lui une belle, une sainte vocation. Comme eux, fier d'y avoir été appelé, il desservait ses rites avec une piété émue. Ce sentiment s'est révélé à l'heure de sa mort dans un détail, dont les mœurs de la Pologne nous expliquent seules toute la signification. Par un usage moins répandu de nos temps, mais qui toutefois y subsiste encore, on y voyait souvent les mourants choisir les vêtements dans lesquels ils voulaient être ensevelis, préparés par quelques-uns longtemps à l'avance[22].