Dès que ses années de collège furent terminées, Chopin commença ses études d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la plus difficile chose à apprendre, la plus rarement sue: à être exigeant pour soi-même, à tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu'à force de patience et de travail. Son cours musical brillamment achevé, ses parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire connaître les artistes célèbres et les belles exécutions des grandes œuvres. À cet effet, il fit quelques rapides séjours dans plusieurs villes de l'Allemagne. En 1830, il avait quitté Varsovie pour une de ces excursions momentanées, lorsque éclata la révolution du 29 novembre.
Obligé de rester à Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts; mais cet hiver-là, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si promptement saisi de toutes les nuances de l'exécution, de toutes les finesses de la pensée, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas toute la sensation à laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta Vienne dans le dessein de se rendre à Londres; mais c'est d'abord à Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arrêter que peu de temps. Sur son passeport, visé pour l'Angleterre, il avait fait ajouter: passant par Paris. Ce mot renfermait son avenir. Longues années après, lorsqu'il semblait plus qu'acclimaté, naturalisé en France, il disait encore en riant: «Je ne suis ici qu'en passant».
À son arrivée à Paris, il donna deux concerts où il fut de suite vivement admiré, autant par la société élégante que par les jeunes artistes. Nous nous souvenons de sa première apparition dans les salons de Pleyel, où les applaudissements les plus redoublés semblaient ne pas suffire à notre enthousiasme, en présence de ce talent qui révélait une nouvelle phase dans le sentiment poétique, à côté de si heureuses innovations dans la forme de son art. Contrairement à la plupart des jeunes arrivants, il n'éprouva pas un instant l'éblouissement et l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanité puérile étalée par les parvenus du succès.
Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors à Paris, lui firent l'accueil le plus affectueusement empressé. À peine arrivé, il fut de l'intimité de l'hôtel Lambert, où le vieux Pce Adam Czartoryski, sa femme et sa fille, réunissaient autour d'eux tous les débris de la Pologne que la dernière guerre avait jetés au loin. La Psse Marcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une de ses élèves les plus chères, une privilégiée, celle à qui on eût dit qu'il se plaisait à léguer les secrets de son jeu, les mystères de ses évocations magiques, comme à la légitime et intelligente héritière de ses souvenirs et de ses espérances!
Il allait très souvent chez la Csse Louis Plater, née Csse Brzostowska, appelée Pani Kasztelanowa. L'on y faisait beaucoup de bonne musique, car elle savait accueillir de manière à les encourager, tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de former une lumineuse pléiade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas exploité par une curiosité stérile, parfois barbare; par une sorte de badauderie élégante qui suppute à part soi combien de visites, de dîners et de soupers, chaque célébrité du jour représente, pour ne point manquer d'avoir eu celle que la mode impose, sans égarer quelque générosité excessive sur un nom moins indiqué. La Csse Plater recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, où celle qui l'était se considérait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans son cercle d'élus, sur lesquels elle répandait une bénigne atmosphère. Tour à tour, fée, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice délicate, sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle était pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi chérie que respectée, qui éclairait, réchauffait, élevait son inspiration et manqua à sa vie quand elle ne fut plus.
Chopin fréquenta beaucoup Mme de Komar et ses filles, la Psse Ludemille de Beauveau, la Csse Delphine Potocka, dont la beauté, la grâce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus admirés des reines de salon. Il lui dédia son deuxième Concerto, celui qui contient l'adagio que nous avons mentionné ailleurs. Sa beauté aux contours si purs faisait dire d'elle, la veille même de sa mort, qu'elle ressemblait à une statue couchée. Toujours enveloppée de voiles, d'écharpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait quelle apparence aérienne, immatérielle, la comtesse n'était pas exempte d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait était si exquis, elle l'affectait avec un charme si distingué, elle était une patricienne si raffinée dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa supériorité native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse, enchaînaient Chopin par un prestige dont il goûtait passionnément le suave empire. Cette voix était obstinée à vibrer la dernière à son oreille, à confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les premiers accords des anges.
Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander à un avenir et fut tué en Algérie à vingt ans; Fontana, les comtes Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arrivèrent à Paris, s'empressant à faire connaissance avec lui, il continua toujours à fréquenter de préférence un cercle composé en grande partie de ses compatriotes. Par leur intermédiaire, il resta non seulement au courant de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de correspondance musicale avec elle. Il aimait à ce qu'on lui montrât les poésies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui plaisaient, il y substituait souvent une mélodie à lui qui se popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur fût toujours connu. Le nombre de ses pensées dues à la seule inspiration du cœur étant devenu considérable, Chopin avait songé dans les derniers temps à les réunir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et elles restent perdues et dispersées, comme le parfum des fleurs qui croissent aux endroits inhabités, pour embaumer un jour les sentiers du voyageur inconnu que le hasard y amène. Nous avons entendu en Pologne plusieurs de ces mélodies qui lui sont attribuées, dont quelques-unes seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un triage incertain entre les inspirations du poète et de son peuple?
La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place parmi les premiers poètes du monde. Plus que jamais ses écrivains s'efforcent de faire ressortir les côtés les plus remarquables et les plus glorieux de son histoire, les côtés les plus saisissants et les plus pittoresques de son pays et de ses mœurs. Mais Chopin, différant d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein prémédité, les surpassa peut-être en vérité par son originalité. Il n'a pas voulu, n'a pas cherché ce résultat; il ne se créa pas d'idéal a priori. Son art semblait de prime abord ne point se prêter a une «poésie nationale»; aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne s'efforça pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les transporter dans le passé; il comprit les amours et les larmes contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'étudia, ni ne s'ingénia à écrire de la musique polonaise; il est possible qu'il eût été étonné de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut un musicien national par excellence.
N'a-t-on pas vu maintes fois un poète ou un artiste, résumant en lui le sens poétique d'une société, représenter dans ses créations d'une manière absolue les types qu'elle renfermait ou voulait réaliser? On l'a dit à propos de l'épopée d'Homère, des satires d'Horace, des drames de Caldéron, des scènes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la musique ne renouvellerait-elle pas à sa manière, un fait pareil? Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son style et dans son œuvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'idéal d'une société qui, durant un certain temps, forma un groupe spécial et caractéristique en un certain pays! Chopin fut ce poète pour son pays et pour l'époque où il y naquit. Il résuma dans son imagination, il représenta par son talent, un sentiment poétique inhérent à sa nation et répandu alors parmi tous ses contemporains.
Comme les vrais poètes nationaux, Chopin chanta sans dessein arrêté, sans choix préconçu, ce que l'inspiration lui dictait spontanément; c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans efforts, la forme la plus idéalisée des émotions qui avaient animé son enfance, accidenté son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que se dégagea sous sa plume «l'idéal réel» parmi les siens, si l'on ose dire; l'idéal vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en général et chacun en particulier se rapprochait par quelque côté. Sans y prétendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments confusément ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement disséminés dans les cœurs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce pas à ce don de renfermer dans une formule poétique qui séduit les imaginations de tous les pays, les contours indéfinis des aspirations éparses, mais souvent rencontrées parmi leurs compatriotes, que se reconnaissent les artistes nationaux?