Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison, à recueillir avec quelque soin les mélodies indigènes des diverses contrées, il nous paraîtrait plus intéressant encore de prêter quelque attention au caractère que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs, plus spécialement inspirés que d'autres par le sentiment national. Il en est peu jusques ici dont les œuvres marquantes sortent de la grande division qui s'est déjà établie entre la musique italienne, française, allemande. On peut ce nonobstant présumer, qu'avec l'immense développement que cet art semble destiné à prendre dans notre siècle, (renouvelant peut-être pour nous l'ère glorieuse des peintres au cinquecento), il apparaîtra des artistes dont l'individualité fera naître des distinctions plus fines, plus nuancées, plus ramifiées; dont les œuvres porteront l'empreinte d'une originalité puisée dans les différences d'organisations que la différence de races, de climats et de mœurs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps où un pianiste américain ne ressemblera pas à un pianiste allemand, où le symphoniste russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est à prévoir que dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconnaître les influences de la patrie sur les grands et les petits maîtres, dii minores; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet de l'esprit des peuples, plus complet, plus poétiquement vrai, plus intéressant à étudier, que dans les ébauches frustes, incorrectes, incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si émouvantes qu'elles soient pour leurs co-nationaux.
Chopin sera rangé alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi individualisé en eux le sens poétique d'une seule nation, indépendemment de toute influence d'école. Et cela, non point seulement parce qu'il a pris le rhythme des Polonaises, des Mazoures des Krakowiaki, et qu'il a appelé de ce nom beaucoup de ses écrits. S'il se fût borné à les multiplier, il n'eût fait que reproduire toujours le même contour, le souvenir d'une même chose, d'un même fait: reproduction qui eût été bientôt fastidieuse en ne servant qu'à propager une seule forme, devenue promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un poète essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes dont il s'est servi à exprimer une manière de sentir propre à son pays, presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des mêmes sentiments se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna à ses ouvrages. Ses Préludes, ses Études, ses Nocturnes, surtout, ses Scherzos, même ses Sonates et ses Concertos,—ses compositions les plus courtes, aussi bien que les plus considérables,—respirent un même genre de sensibilité, exprimée à divers dégrés, modifiée et variée en mille manières, toujours une et homogène. Auteur éminemment subjectif, Chopin a donné à toutes ses productions une même vie, il a animé toutes ses créations de sa vie à lui. Toutes ses œuvres sont donc liées par l'unité du sujet; leurs beautés, comme leurs défauts, sont toujours les conséquences d'un même ordre d'émotion, d'un mode exclusif de sentir. Condition première du poète dont les chants font vibrer à l'unisson tous les cœurs de sa patrie[26].
Toutefois, il est permis de se demander si, au moment où naissait cette musique éminemment nationale, exclusivement polonaise, elle fut aussi bien comprise par ceux-mêmes qu'elle chantait, aussi avidement acceptée comme leur bien par ceux-mêmes qu'elle glorifiait, que le furent les poèmes de Mickiewicz, les poésies de Slowacki, les pages de Krasinski? Hélas! L'art porte en lui un charme si énigmatique, son action sur les cœurs est enveloppée d'un si doux mystère, que ceux-mêmes qui en sont le plus subjugués ne sauraient aussitôt, ni traduire en paroles, ni formuler en images identiques, ce que dit chacune de ses strophes, ce que chante chacune de ses élégies! Il faut que des générations aient appris à inhaler cette poésie, à respirer ce parfum, pour en saisir enfin la sapidité toute locale, pour en deviner le nom patronymique!
Ses compatriotes affluaient autour de Chopin; ils prenaient leur part de ses succès, ils jouissaient de sa célébrité, ils se vantaient de sa renommée, parce qu'il était un des leurs. Cependant, on peut bien se demander s'ils savaient à quel point sa musique était la leur? Certes, elle faisait battre leurs cœurs, elle faisait couler leurs pleurs, elle dilatait leurs âmes; mais savaient-ils toujours au juste pourquoi? Il est permis à qui les a fréquentés avec une grande sympathie, à qui les a aimés d'une grande affection, à qui les a admirés d'un grand enthousiasme, de penser qu'ils n'étaient point assez artistes, assez musiciens, assez habitués à distinguer avec perspicacité ce que l'art veut dire, pour savoir exactement d'où venait leur profonde émotion lorsqu'ils écoutaient leur barde. À la manière dont quelques-uns et quelques-unes jouaient ses pages, on voyait qu'ils étaient fiers que Chopin fut de leur sang, mais qu'ils ne se doutaient guère que sa musique parlait expressément d'eux, qu'elle les mettait en scène et les poétisait.
Il faut dire aussi qu'un autre temps, une autre génération, étaient survenus. La Pologne que Chopin avait connue, venait de cueillir, si vaillamment et si galamment, ses premiers lauriers européens sur les champs de bataille légendaires de Napoléon I. Elle avait jeté un éclat chevaleresque avec le beau, le téméraire, l'infortuné Pce Joseph Poniatowski, se précipitant dans les flots de l'Elster encore surpris de l'audace qu'ils eurent de l'engloutir, encore stupéfaits devant le renom qui s'attacha à leurs prosaïques bords, depuis qu'un magnifique saule pleureur vint ombrager de si illustres mânes! La Pologne de Chopin était encore cette Pologne enivrée de gloire et de plaisirs, de danses et d'amours, qui avait héroïquement espéré au congrès de Vienne et continuait follement d'espérer sous Alexandre I.—Depuis, l'empereur Nicolas avait régné!—Les émotions élégantes et diaprées d'alors, épouvantées dès l'abord par les gibets, ne survivaient plus que la mort dans l'âme. Bientôt elles furent submergées sous un océan de larmes; elles périrent étouffées dans les cercueils, elles furent oubliées sous les poignantes réalités d'un exil réduit à la mendicité, sous la constante oppression des deuils saignants, de la confiscation et de la misère, des cachots de Petrozawadzk, des mines de la Sibérie, des capotes de soldat au Caucase, des trois mille coups du knout militaire! Ceux qui avaient fui la patrie sous des impressions aussi cruelles, d'une actualité aussi lugubre, l'âme remplie de telles images, ne pouvaient guère en arrivant à Paris reprendre le fil des souvenirs de Chopin là, où il s'était brisé.
Nous eussions désiré faire comprendre ici par analogie de parole et d'image, les sensations intimes qui répondent à cette sensibilité exquise, en même temps qu'irritable, propre à des cœurs ardents et volages, à des natures fiévreusement fières et cruellement blessées. Nous ne nous flattons pas d'avoir réussi à renfermer tant de flamme éthérée et odorante, dans les étroits foyers de la parole. Cette tâche serait-elle possible d'ailleurs? Les mots ne paraîtront-ils pas toujours fades, mesquins, froids et arides, après les puissantes ou suaves commotions que d'autres arts font éprouver? N'est-ce point avec raison qu'une femme dont la plume a beaucoup dit, beaucoup peint, beaucoup ciselé, beaucoup chanté tout bas, a souvent répété: De toutes les façons d'exprimer un sentiment, la parole est la plus insuffisante? Nous ne nous flattons pas d'avoir pu atteindre dans ces lignes à ce flou de pinceau, nécessaire pour retracer ce que Chopin a dépeint avec une si inimitable légèreté de touche.
Là tout est subtil, jusqu'à la source des colères et des emportements; là, disparaissent les impulsions franches, simples, prime-sautières. Avant de se faire jour, elles ont toutes passé à travers la filière d'une imagination fertile, ingénieuse et exigeante, qui les a compliquées et en a modifié le jet. Toutes, elles réclament de la pénétration pour être saisies, de la délicatesse pour être décrites. C'est en les saisissant avec un choix singulièrement fin, en les décrivant avec un art infini, que Chopin est devenu un artiste de premier ordre. Aussi, n'est-ce qu'en l'étudiant longuement et patiemment, en poursuivant toujours sa pensée à travers ses ramifications multiformes, qu'on arrive à comprendre tout à fait, à admirer suffisamment, le talent avec lequel il a su la rendre comme visible et palpable, sans jamais l'alourdir ni la congeler.
En ce temps, il y eut un musicien ami, auditeur ravi et transporté, qui lui apportait quotidiennement une admiration intuitive, doit-on dire, car il n'eut que bien plus tard l'entière compréhension de ce que Chopin avait vu, avait chéri, de ce qui l'avait fasciné et passionné dans sa bien-aimée patrie. Sans Chopin, ce musicien n'eût peut-être pas deviné, même en les voyant, la Pologne et les Polonaises; ce que la Pologne fut, ce que les Polonaises sont, leur idéal! Par contre, peut-être n'eût-il pas pénétré si bien l'idéal de Chopin, la Pologne et les Polonaises, s'il n'avait pas été dans sa patrie et n'avait vu, jusqu'au fond, l'abîme de dévouement, de générosité, d'héroïsme, renfermé dans le cœur de ses femmes. Il comprit alors que l'artiste polonais n'avait pu adorer le génie, qu'en le prenant pour un patriciat!...
Quand le séjour de Chopin se fut prolongé à Paris, il fut entraîné dans des parages fort lointains pour lui... C'étaient les antipodes du monde où il avait grandi. Certes, jamais il ne pensa abandonner les maisons des belles et intelligentes patronnes de sa jeunesse; pourtant, sans qu'il sut comment cela s'était fait, un jour vint où il y alla moins. Or, l'idéal polonais, encore moins celui d'un patriciat quelconque, n'avait jamais lui dans le cercle où il était entré. Il y trouva, il est vrai, la royauté du génie qui l'avait attiré; mais cette royauté n'avait auprès d'elle aucune noblesse, aucune aristocratie à même de l'élever sur un pavois, de la couronner d'une guirlande de lauriers ou d'un diadème de perles roses. Aussi, quand la fantaisie lui prenait par là de se faire de la musique à lui-même, son piano récitait des poèmes d'amour dans une langue que nul ne parlait autour de lui.
Peut-être souffrait-il trop du contraste qui s'établissait entre le salon où il était et ceux où il se faisait vainement attendre, pour échapper au malfaisant empire qui le retenait dans un foyer si hétérogène à sa nature d'élite? Peut-être trouvait-il, au contraire, que le contraste n'était pas assez matériellement accentué, pour l'arracher à une fournaise dont il avait goûté les voluptés micidiales, sa patrie ne pouvant plus lui offrir chez ses filles, exilées ou infortunées, cette magie de fêtes princières qui avaient passé et repassé devant ses jeunes ans, ingénuement attendris? Parmi les siens, qui donc alors eut osé s'amuser à une fête? Parmi ceux qui ne connaissaient pas les siens, ses commensaux inattendus, qui donc savait quelque chose et pressentait quoique ce soit de ce monde où passaient et repassaient de pures sylphides, des péris sans reproches; où régnaient les pudiques enchanteresses et les pieuses ensorcelleuses de la Pologne? Qui donc parmi ces chevelures incultes, ces barbes vierges de tout parfum, ces mains jamais gantées depuis qu'elles existaient, eût pu rien comprendre à ce monde aux silhouettes vaporeuses, aux impressions brûlantes et fugaces, même s'il l'avait vu de ses yeux ébahis? Ne s'en serait-il pas bien vite détourné, comme si son regard distraitement levé avait rencontré de ces nuées rosacés ou liliacées, laiteuses ou purpurines, d'une moire grisâtre ou bleuâtre, qui créent un paysage sur la voûte éthérée d'en haut... bien indifférente vraiment aux politiqueurs enragés!