Que n'a-t-il pas dû souffrir, grand Dieu! lorsque Chopin vit cette noblesse du génie et du talent, dont l'origine se perd dans la nuit divine des cieux, s'abdiquer elle-même, s'embourgeoiser de gaieté de cœur, se faire «petites gens», s'oublier jusqu'à laisser traîner l'ourlet de sa robe dans la boue des chemins!... Avec quelle angoisse inénarrable son regard n'a-t-il pas dû souvent se reporter, de la réalité sans aucune beauté qui le suffoquait dans le présent, à la poésie de son passé, où il ne revoyait que fascination ineffable, passion du même coup sans limites et sans voix, grâce à la fois hautaine et prodigue, donnant toujours ce qui nourrit l'âme, ce qui trempe la volonté; ne souffrant jamais ce qui amollit la volonté et énerve l'âme. Retenue plus éloquente que toutes les humaines paroles, en cet air où l'on respire du feu, mais un feu qui anime et purifie sous les moites infiltrations de la vertu, de l'honneur, du bon goût, de l'élégance des êtres et des choses! Comme Van Dyck, Chopin ne pouvait aimer qu'une femme d'une sphère supérieure. Mais, moins heureux que le peintre si distingué de l'aristocratie la plus distinguée du monde, il s'attacha à une supériorité qui n'était pas celle qu'il lui fallait. Il ne rencontra point la jeune fille grande dame, heureuse de se voir immortalisée par un chef-d'œuvre que les siècles admirent, comme Van Dyck immortalisa la blonde et suave Anglaise dont la belle âme avait reconnu qu'en lui, la noblesse du génie était plus haute que celle du pedigree!
Longtemps Chopin se tint comme à distance des célébrités les plus recherchées à Paris; leur bruyant cortège le troublait. De son côté, il inspirait moins de curiosité qu'elles, son caractère et ses habitudes ayant plus d'originalité véritable que d'excentricité apparente. Le malheur voulut qu'il fut un jour arrêté par le charme engourdissant d'un regard, qui le voyant voler si haut, si haut, le fixa... et le fit tomber dans ses rets! On les croyait alors de l'or le plus fin, semés des perles les plus fines! Mais chacune de leurs mailles fut pour lui une prison, où il se sentit garrotté par des liens saturés de venin; leurs suintements corrosifs ne purent atteindre son génie, mais ils consumèrent sa vie et l'enlevèrent de trop bonne heure à la terre, à la patrie, à l'art!
[VII.]
n 1836, Mme Sand avait publié, non seulement Indiana, Valentine, Jacques, mais Lélia, ce poème dont elle disait plus tard: «Si je suis fâchée de l'avoir écrit, c'est parce que je ne puis plus l'écrire. Revenue à une situation d'esprit pareille, ce me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer»[27]. En effet, l'aquarelle du roman devait paraître fade à Mme Sand, après qu'elle eut manié le ciseau et le marteau du sculpteur en taillant cette statue semi-colossale, en modelant ces grandes lignes, ces larges méplats, ces muscles sinueux, qui gardent une vertigineuse séduction dans leur immobilité monumentale et qui, longtemps contemplées, nous émeuvent douloureusement comme si, par un miracle contraire à celui de Pygmalion, c'était quelque Galathée vivante, riche en suaves mouvements, pleine d'une voluptueuse palpitation et animée par la tendresse, que l'artiste amoureux aurait enfermée dans la pierre, dont il aurait étouffé l'haleine, glacé le sang, dans l'espoir d'en grandir et d'en éterniser la beauté. En face de la nature ainsi changée en œuvre d'art, au lieu de sentir à l'admiration se surajouter l'amour, on est attristé de comprendre comment l'amour peut se transformer en admiration!
Brune et olivâtre Lélia! tu as promené tes pas dans les lieux solitaires, sombre comme Lara, déchirée comme Manfred, rebelle comme Caïn, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu'eux, car il ne s'est pas trouvé un cœur d'homme assez féminin pour t'aimer comme ils ont été aimés, pour payer à tes charmes virils le tribut d'une soumission confiante et aveugle, d'un dévouement muet et ardent; pour laisser protéger ses obéissances par ta force d'amazone! Femme-héros, tu as été vaillante et avide de combats comme ces guerrières; comme elles tu n'as pas craint de laisser hâler par tous les soleils et tout les autans la finesse satinée de ton mâle visage, d'endurcir à la fatigue tes membres plus souples que forts, de leur enlever ainsi la puissance de leur faiblesse. Comme elles, il t'a fallu recouvrir d'une cuirasse qui l'a blessé et ensanglanté, ce sein de femme, charmant comme la vie, discret comme la tombe, adoré de l'homme lorsque son cœur en est le seul et l'impénétrable bouclier!
Après avoir émoussé son ciseau à polir cette figure dont la hauteur, le dédain, le regard angoissé et ombragé par le rapprochement de si sombres sourcils, la chevelure frémissante d'une vie électrique, nous rappellent les marbres grecs sur lesquels on admire les traits magnifiques, le front fatal et beau, le sourire sardonique et amer de cette Gorgone dont la vue stupéfiait et arrêtait le battement de cœurs,—Mme Sand cherchait en vain une autre forme au sentiment qui labourait son âme insatisfaite. Après avoir drapé avec un art infini cette altière figure qui accumulait les grandeurs viriles, pour remplacer la seule qu'elle répudiât, la grandeur suprême de l'anéantissement dans l'amour, cette grandeur que le poète au vaste cerveau fit monter au plus haut de l'empyrée et qu'il appela «l'éternel féminin» (das ewig Weibliche); cette grandeur qui est l'amour préexistant à toutes ses joies, survivant à toutes ses douleurs;—après avoir fait maudire Don Juan et chanter un hymne sublime au désir, par celle qui, comme Don Juan, repoussait la seule volupté capable de combler le désir, celle de l'abnégation,—après avoir vengé Elvire en créant Sténio;—après avoir plus méprisé les hommes que Don Juan n'avait rabaissé les femmes, Mme Sand dépeignait dans les Lettres d'un voyageur cette tressaillante atonie, ces alourdissements endoloris qui saisissent l'artiste, lorsqu'après avoir incarné dans une œuvre le sentiment qui l'inquiétait, son imagination continue à être sous son empire sans qu'il découvre une autre forme pour l'idéaliser. Souffrance du poète bien comprise par Byron alors que, ressuscitant le Tasse, il lui faisait pleurer ses larmes les plus brûlantes, non sur sa prison, non sur ses chaînes, non sur ses douleurs physiques, ni sur l'ignominie des hommes, mais sur son épopée terminée sur le monde de sa pensée qui, en lui échappant, le rendait enfin sensible aux affreuses réalités dont il était entouré.
Mme Sand entendit souvent parler à cette époque, par un musicien ami de Chopin, l'un de ceux qui l'avaient accueilli avec le plus de joie à son arrivée à Paris, de cet artiste si exceptionnel. Elle entendit vanter plus que son talent, son génie poétique; elle connut ses productions et en admira l'amoureuse suavité. Elle fut frappée de l'abondance de sentiment répandu dans ces poésies, de ces effusions de cœur d'un ton si élevé, d'une noblesse si immaculée. Quelques compatriotes de Chopin lui parlaient des femmes de leur nation avec l'enthousiasme qui leur est habituel sur ce sujet, rehaussé alors par le souvenir récent des sublimes sacrifices dont elles avaient donné tant d'exemples dans la dernière guerre. Elle entrevit à travers leurs récits et les poétiques inspirations de l'artiste polonais, un idéal d'amour qui prenait les formes du culte pour la femme. Elle crut que là, préservée de toute dépendance, garantie de toute infériorité, son rôle s'élevait jusqu'aux féeriques puissances de quelque intelligence supérieure et amie de l'homme. Elle ne devina certainement pas quel long enchaînement de souffrances, de silences, de patiences, d'abnégations, de longanimités, d'indulgences et de courageuses persévérances, avait créé cet idéal, impérieux, et résigné, admirable, mais triste à contempler, comme ces plantes à corolles roses dont les tiges, s'entrelaçant en un filet de longues et nombreuses veines, donnent de la vie aux ruines. La nature, les leur réservant pour les embellir, les fait croître sur les vieux ciments que découvrent les pierres chancelantes; beaux voiles, qu'il est donné à son ingénieuse et inépuisable richesse de jeter sur la décadence des choses humaines!
En voyant qu'au lieu de donner corps à sa fantaisie dans le porphyre et le marbre, au lieu d'allonger ses créations en caryatides massives, dardant leur pensée d'en haut et d'aplomb comme les brûlants rayons d'un soleil monté à son zénith, l'artiste polonais les dépouillait au contraire de tout poids, effaçait leurs contours et aurait enlevé au besoin l'architecture elle-même de son sol, pour la suspendre dans les nuages, comme les palais aériens de la Fata-Morgana, Mme Sand n'en fut peut-être que plus attiré par ces formes d'une légèreté impalpable, vers l'idéal qu'elle croyait y apercevoir. Quoique son bras eût été assez puissant pour sculpter la ronde bosse, sa main était assez délicate pour avoir tracé aussi ces reliefs insensibles, où l'artiste semble ne confier à la pierre, à peine renflée, que l'ombre d'une silhouette ineffaçable. Elle n'était pas étrangère au monde super-naturel, elle devant qui, comme devant une fille de sa préférence, la nature semblait avoir dénoué sa ceinture pour lui dévoiler tous les caprices, les charmes, les jeux, qu'elle prête à la beauté.