Elle n'en ignorait aucune des plus imperceptibles grâces; elle n'avait pas dédaigné, elle dont le regard aimait à embrasser des horizonts à perte de vue, de prendre connaissance des enluminures dont sont peintes les ailes du papillon; d'étudier le symétrique et merveilleux lacis que la fougère étend en baldaquin sur le fraisier des bois; d'écouter les chuchotements des ruisseaux dans les gazons aquatiques, où s'entendent les sifflements de la vipère amoureuse. Elle avait suivi les saltarelles que dansent les feux-follets au bord des prés et des marécages, elle avait deviné les demeures chimériques vers lesquelles leurs bondissements perfides égarent les piétons attardés. Elle avait prêté l'oreille aux concerts que chantent la cigale et ses amies dans le chaume des guérets, elle avait appris le nom des habitants de la république ailée des bois, qu'elle distinguait aussi bien à leurs robes plumagées qu'à leurs roulades goguenardes ou à leurs cris plaintifs. Elle connaissait toutes les mollesses de la chair du lis, les éblouissements de son teint, et aussi tous les désespoirs de Geneviève[28], la fille énamourée des fleurs, qui ne parvenait point à imiter leurs douces magnificences.

Elle était visitée dans ses rêves par ces «amis inconnus» qui venaient la rejoindre, «lorsque prise de détresse sur une grève abandonnée, un fleuve rapide... l'amenait dans une barque grande et pleine... sur laquelle elle s'élançait pour partir vers ces rives ignorées, ce pays des chimères, qui fait paraître la vie réelle un rêve à demi effacé, à ceux qui s'éprennent dès leur enfance des grandes coquilles de nacre, où l'on monte pour aborder à ces îles où tous sont beaux et jeunes... hommes et femmes couronnés de fleurs, les cheveux flottants sur les épaules... tenant des coupes et des harpes d'une forme étrange... ayant des chants et des voix qui ne sont pas de ce monde... s'aimant tous également d'un amour tout divin!... Où des jets d'eau parfumés tombent dans des bassins d'argent... où des roses bleues croissent dans des vases de Chine... où les perspectives sont enchantées... où l'on marche sans chaussure sur des mousses unies comme des tapis de velours... où l'on court, où l'on chante, en se dispersant à travers des buissons embaumés!...[29]»

Elle connaissait si bien «ces amis inconnus» qu'après les avoir revus, «elle ne pouvait y songer sans palpitations tout le long du jour...» Elle était une initiée de ce monde hoffmannique, elle qui avait surpris de si ineffables sourires sur les portraits des morts[30]; elle qui avait vu sur quelles fêtes les rayons du soleil viennent poser une auréole, en descendant du haut de quelque vitrage gothique comme un bras de Dieu, lumineux et intangible, entouré d'un tourbillon d'atomes; elle qui avait reconnu de si splendides apparitions revêtues de l'or, des pourpres et des gloires du couchant! Le fantastique n'avait point de mythe dont elle ne possédât le secret.

Elle fut donc curieuse de connaître celui qui avait fui à tire-d'ailes «vers ces paysages impossibles à décrire, mais qui doivent exister quelque part sur la terre ou dans quelqu'une de ces planètes, dont on aime à contempler la lumière dans les bois, au coucher de la lune[31].» Elle voulut voir de ses yeux celui qui, les ayant aussi découverts, ne voulait plus les déserter, ni jamais faire retourner son cœur et son imagination à ce monde si semblable aux plages de la Finlande, où l'on ne peut échapper aux fanges et aux vases bourbeuses qu'en gravissant le granit décharné des rocs solitaires. Fatiguée de ce songe appesantissant qu'elle avait appelé Lélia; fatiguée de rêver un impossible grandiose pétri avec les matériaux de cette terre, elle fut désireuse de rencontrer cet artiste, amant d'un impossible incorporel, ennuagé, avoisinant les régions sur-lunaires!

Mais, hélas! si ces régions sont exemptes des miasmes de notre atmosphère, elles ne le sont point de nos plus désolées tristesses. Ceux qui s'y transportent y voient des soleils qui s'allument, mais d'autres qui s'éteignent. Les plus nobles astres des plus rayonnantes constellations, y disparaissent un à un. Les étoiles tombent, comme une goutte de rosée lumineuse, dans un néant dont nous ne connaissons même pas le béant abîme et l'imagination, en contemplant ces savanes de l'éther, ce bleu sahara aux oasis errantes et périssables, s'accoutume à une mélancolie que ne parviennent plus à interrompre, ni l'enthousiasme, ni l'admiration. L'âme engouffre ces tableaux, elle les absorbe, sans même en être agitée, pareille aux eaux dormantes d'un lac qui reflètent à leur surface le cadre et le mouvement de ses rivages, sans se réveiller de leur engourdissement.—«Cette mélancolie atténue jusqu'aux vivaces bouillonnements du bonheur, par la fatigue attachée à cette tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite naturellement... elle fait sentir pour la première fois l'insuffisance de la parole humaine, à ceux qui l'avaient tant étudiée et s'en étaient si bien servi... Elle transporte loin de tous les instincts actifs et pour ainsi dire militants... pour faire voyager dans les espaces, se perdre dans l'immensité en courses aventureuses, bien au-dessus des nuages,... où l'on ne voit plus que la terre est belle, car on ne regarde que le ciel,... où la réalité n'est plus envisagée avec le sentiment poétique de l'auteur de Waverley, mais où, idéalisant la poésie même, on peuple l'infini de ses propres créations, à la manière de Manfred»[32].

Mme Sand avait-elle pressenti à l'avance cette inénarrable mélancolie, cette volonté immiscible, cet exclusivisme impérieux qui gît au fond des habitudes contemplatives, qui s'empare des imaginations se complaisant à la poursuite de rêves dont les types n'existent pas dans le milieu où ces êtres se trouvent? Avait-elle prévu la forme que prennent pour eux les attachements suprêmes, l'absolue absorption dont ils font le synonyme de tendresse? Il faut, à quelques égards du moins, être instinctivement dissimulé à leur manière pour saisir dès l'abord le mystère de ces caractères concentrés, se repliant promptement sur eux-mêmes, pareils à certaines plantes qui ferment leurs feuilles devant les moindres bises importunes, ne les déroulant qu'aux rayons d'un soleil propice. On a dit de ces natures qu'elles sont riches par exclusivité, en opposition à celles qui sont riches par exubérance. «Si elles se rencontrent et se rapprochent, elles ne peuvent se foudre l'une dans l'autre», ajoute le romancier que nous citons; «l'une des deux doit dévorer l'autre et n'en laisser que des cendres!» Ah! ce sont les natures comme celles du frêle musicien dont nous remémorons les jours, qui périssent en se dévorant elles-mêmes, ne voulant, ni ne pouvant vivre que d'une seule vie, une vie conforme aux exigences de leur idéal.

Chopin semblait redouter cette femme au-dessus des autres femmes qui, comme une prêtresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne savaient pas dire. Il évita, il retarda sa rencontre. Mme Sand ignora et, par une simplicité charmante qui fut un de ses plus nobles attraits, ne devina pas cette crainte de sylphe. Elle vint au-devant de lui et sa vue dissipa bientôt les préventions contre les femmes-auteurs, que jusque là il avait obstinément nourries.

Dans l'automne de 1837, Chopin éprouva des atteintes inquiétantes d'un mal qui ne lui laissa que comme une moitié de forces vitales. Des symptômes alarmants l'obligèrent à se rendre dans le Midi pour éviter les rigueurs de l'hiver. Mme Sand, qui fut toujours si vigilante et si compatissante aux souffrances de ses amis, ne voulut pas le voir partir seul alors que son état réclamait tant de soins. Elle se décida à l'accompagner. On choisit pour s'y rendre les îles Baléares, où l'air de la mer, joint à un climat toujours tiède, est particulièrement salubre aux malades attaqués de la poitrine. Lorsque Chopin partait, son état fut si alarmant que plus d'une fois on exigea dans les hôtels où il n'avait passé qu'une couple de nuits, le payement du bois de lit et du matelas qui lui avaient servis afin les de brûler aussitôt, le croyant arrivé à cette période des maladies de poitrine où elles sont facilement contagieuses. Aussi, le voyant si languissant à son départ, ses amis osaient à peine espérer son retour. Et pourtant! Quoiqu'il fît une longue et douloureuse maladie à l'île de Majorque où il resta six mois, à partir d'un bel automne jusqu'à un printemps splendide, sa santé s'y rétablit assez pour paraître améliorée pendant plusieurs années.

Fut-ce le climat seul qui le rappella à la vie? La vie ne le retint-elle point par son charme suprême? Peut-être ne vécut-il que parce qu'il voulut vivre, car qui sait où s'arrêtent les droits de la volonté sur notre corps? Qui sait quel arôme intérieur elle peut dégager pour le préserver de la décadence, quelles énergies elle peut insuffler aux organes atones! Qui sait enfin, où finit l'empire de l'âme sur la matière? Qui peut dire en combien notre imagination domine nos sens, double leurs facultés ou accélère leur éteignement, soit qu'elle ait étendu cet empire en l'exerçant longtemps et âprement, soit qu'elle en réunisse spontanément les forces oubliées pour les concentrer dans un moment unique? Lorsque tous les prismes du soleil sont rassemblés sur le point culminant d'un cristal, ce fragile foyer n'allume-t-il pas une flamme de céleste origine?

Tous les prismes du bonheur se rassemblèrent dans cette époque de la vie de Chopin. Est-il surprenant qu'ils aient rallumé sa vie et qu'elle brillât à cet instant de son plus vif éclat? Cette solitude, entourée des flots bleus de la Méditerranée, ombragée de lauriers, d'orangers et de myrthes, semblait répondre par son site même au vœu ardent des jeunes âmes, espérant encore en leurs plus bénignes et plus naïves illusions, soupirant après le bonheur dans une île déserte! Il y respira cet air après lequel les natures dépaysées ici-bas éprouvent une cruelle nostalgie; cet air qu'on peut trouver partout et ne rencontrer nulle part, selon les âmes qui le respirent avec nous: l'air de ces contrées imaginées, qu'en dépit de toutes les réalités et de tous les obstacles on découvre si aisément lorsqu'on les cherche à deux! L'air de cette patrie de l'idéal, où l'on voudrait entraîner ce que l'on chérit, en répétant avec Mignon: Dahin! Dahin!... lass uns ziehn!