Tant que sa maladie dura, Mme Sand ne quitta pas d'un instant le chevet de celui qui l'aima d'une affection dont la reconnaissance ne perdit jamais son intensité, en perdant ses joies. Il lui resta fidèle alors même que son attachement devint douloureux, «car il semblait que cet être fragile se fût absorbé et consumé dans le foyer de son admiration..... D'autres cherchent le bonheur dans leurs tendresses: quand ils ne l'y trouvent plus, ces tendresses s'en vont tout doucement; en cela ils sont comme tout le monde. Mais lui, aimait pour aimer. Aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il pouvait entrer dans une nouvelle phase, celle de la douleur, après avoir épuisé celle de l'ivresse; mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver pour lui. C'eut été celle de l'agonie physique; car son attachement était devenu sa vie et, délicieux ou amer, il ne dépendait plus de lui de s'y soustraire un seul instant»[33]. Jamais, en effet, depuis lors, Mme Sand ne cessa d'être aux yeux de Chopin la femme surnaturelle qui avait fait rétrograder pour lui les ombres de la mort, qui avait changé ses souffrances en langueurs adorables.

Pour le sauver, pour l'arracher à une fin si précoce, elle le disputa courageusement à la maladie. Elle l'entoura de ces soins divinatoires et instinctifs, qui sont maintes fois des remèdes plus salutaires que ceux de la science. Elle ne connut en le veillant, ni la fatigue, ni l'abattement, ni l'ennui. Ni ses forces, ni son humeur ne fléchirent à la tâche, comme chez ces mères aux robustes santés qui paraissent communiquer magnétiquement une partie de leur vigueur à leurs enfants débiles, dont on peut dire que plus ils réclament constamment leurs soins, et plus ils absorbent leurs préférences. Enfin, le mal céda. «L'obsession funèbre qui rongeait secrètement l'esprit du malade et y corrodait tout paisible contentement, se dissipa graduellement. Il laissa le facile caractère et l'aimable sérénité de son amie chasser les tristes pensées, les lugubres pressentiments, pour entretenir son bien-être intellectuel»[34].

Le bonheur succéda aux sombres craintes, avec la gradation progressive et victorieuse d'un beau jour qui se lève après une nuit obscure, pleine de terreurs. La voûte de ténèbres, qui pèse d'abord sur les têtes, semble si lourde qu'on se prépare à une catastrophe prochaine et dernière, sans même oser songer à la délivrance, lorsque l'œil angoissé découvre tout à coup un point où ces ténèbres s'éclaircissent, telles qu'une ouate opaque dont l'épaisseur céderait sous des doigts invisibles qui la déchirent. À ce moment pénètre le premier rayon d'espoir dans les âmes. On respire plus librement, comme ceux qui, perdus dans une noire caverne, aperçoivent enfin une lueur, fût-elle encore douteuse! Cette lueur indécise est la première aube, projetant des teintes si incolores qu'on pourrait croire assister à une tombée de nuit, à l'éteignement d'un crépuscule mourant. Mais l'aurore s'annonce par la fraîcheur des brises qui, comme des avant-coureurs bénis, portent le message de salut dans leurs haleines vivaces et pures. Un baume végétal traverse l'air, comme le frémissement d'une espérance encouragée et raffermie. Un oiseau plus matinal de hasard fait entendre sa joyeuse vocalise, qui retentit dans le cœur comme le premier éveil consolé qu'on accepte pour gage d'avenir. D'imperceptibles, mais sûrs indices persuadent en se multipliant que dans cette lutte des ténèbres et de la lumière, de la mort et de la vie, ce sont les deuils de la nuit qui doivent être vaincus. L'oppression diminue. En levant les yeux vers le dôme de plomb, on croit déjà qu'il pèse moins fatalement, qu'il a perdu de sa terrifiante fixité.

Peu à peu les clartés grisâtres augmentent et s'allongent à l'horizon, en lignes étroites comme des fissures. Incontinent, elles s'élargissent: elles rongent leurs bords, elles font irruption, comme la nappe d'un étang inondant en flaques irrégulières ses arides rivages. Des oppositions tranchées se forment, des nuées s'amoncellent en bancs sablonneux; on dirait des digues accumulées pour arrêter les progrès du jour. Mais, comme ferait l'irrésistible courroux des grandes eaux, la lumière les ébrèche, les démolit, les dévore et, à mesure qu'elle s'élève, des flots empourprés viennent les rougir. Cette lumière qui apporte la sécurité, brille en cet instant d'une grâce conquérante et timide dont la chaste douceur fait ployer le genou de reconnaissance. Le dernier effroi a disparu, on se sent renaître!

Dès lors les objets surgissent à la vue comme s'ils ressuscitaient du néant. Un voile d'un rose uniforme semble les recouvrir, jusqu'à ce que la lumière, augmentant d'intensité sa gaze légère, se plisse çà et là en ombres d'un pâle incarnat, tandis que les plans avancés s'éclairent d'un blanc et resplendissant reflet. Tout d'un coup, l'orbe brillant envahit le firmament. Plus il s'étend, plus son foyer gagne d'éclat. Les vapeurs s'amassent et se roulent de droite et de gauche, comme des pans de rideaux. Alors tout respire, tout palpite, s'anime, remue, bruit, chante: les sons se mêlent, se croisent, se heurtent, se confondent. L'immobilité ténébreuse fait place au mouvement; il circule, s'accélère, se répand. Les vagues du lac se gonflent, comme un sein ému d'amour. Les larmes de la rosée, tremblantes comme celles de l'attendrissement, se distinguent de plus en plus; l'on voit étinceler, l'un après l'autre, sur les herbes humides, des diamants qui attendent que le soleil vienne peindre leurs scintillements. À l'Orient, le gigantesque éventail de lumière s'ouvre toujours plus large et plus vaste. Des lanières d'or, des paillettes d'argent, des franges violettes, des lisérés d'écarlate, le recouvrent de leurs immenses broderies. Des reflets mordorés panachent ses branches. À son centre, le carmin plus vif prend la transparence du rubis, se nuance d'orange comme le charbon, s'évase comme une torche, grandit enfin comme un bouquet de flammes, qui monte, monte, monte encore, d'ardeurs en ardeurs, toujours plus incandescent.

Enfin le Dieu du Jour paraît! Son front éblouissant est orné d'une chevelure lumineuse. Il se lève lentement; mais à peine s'est-il dévoilé tout entier, qu'il s'élance, se dégage de tout ce qui l'entoure et prend instantanément possession du ciel, laissant la terre loin au-dessous de lui.


Le souvenir des jours passés à l'île Majorque resta dans le cœur de Chopin comme celui d'un ravissement, d'une extase, que le sort n'accorde qu'une fois à ses plus favorisés. «Il n'était plus sur terre, il vivait dans un empyrée de nuages d'or et de parfums; il semblait noyer son imagination si exquise et, si belle dans un monologue avec Dieu même, et si parfois, sur le prisme radieux où il s'oubliait, quelque incident faisait passer la petite lanterne magique du monde, il sentait un affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle criarde venait mêler ses sons aigus et un motif musical vulgaire aux pensées divines des grands maîtres»[35]. Dans la suite, il parla de cette période avec une reconnaissance toujours émue, comme d'un de ces bienfaits qui suffisent au bonheur d'une existence, il ne lui semblait pas possible de jamais retrouver ailleurs une félicité où, en se succédant, les tendresses de la femme et les étincellements du génie marquent le temps, pareillement à cette horloge de fleurs que Linné avait établie dans ses serres d'Upsal, pour indiquer les heures par leurs réveils successifs, exhalant à chaque fois d'autres parfums, révélant d'autres couleurs, à mesure que s'ouvraient leurs calices de formes diverses.

Les magnifiques pays que traversèrent ensemble le poète et le musicien, frappèrent plus nettement l'imagination du premier. Les beautés de la nature agissaient sur Chopin d'une manière moins distincte, quoique non moins forte. Son cœur en était touché et s'harmonisait directement à leurs grandeurs et à leurs enchantements, sans que son esprit eût besoin de les analyser, de les préciser, de les classer, de les nommer. Son âme vibrait à l'unisson des paysages admirables, sans qu'il pût assigner, dans le moment, à chaque impression l'accident qui en était la source. En véritable musicien, il se contentait d'extraire, pour ainsi dire, le sentiment des tableaux qu'il voyait, paraissant abandonner à l'inattention la partie plastique, l'écorce pittoresque qui ne s'assimilaient pas à la forme de son art, n'appartenant pas à sa sphère plus spiritualisée. Et cependant (effet qu'on retrouve fréquemment dans les organisations comme la sienne), plus il s'éloignait des instants et des scènes où l'émotion avait obscurci ses sens, comme les fumées de l'encens enveloppant l'encensoir, et plus les dessins de ces lieux, les contours de ces situations semblaient gagner à ses yeux en netteté et en relief. Dans les années suivantes, il parlait de ce voyage et du séjour de Majorque, des incidents qui les ont marqués, des anecdotes qui s'y rattachaient, avec un grand charme de souvenirs. Mais alors qu'il était si pleinement heureux, il n'inventoriait pas son bonheur!

D'ailleurs, pourquoi Chopin eût-il porté un regard observateur sur les sites de l'Espagne qui ont formé le cadre de son poétique bonheur? Ne les retrouvait-il pas plus beaux encore, dépeints par la parole inspirée de sa compagne de voyage? Il les revoyait, ces sites délicieux, à travers le coloris de son talent passionné, comme à travers de rouges vitraux on voit tous les objets, l'atmosphère elle-même, prendre des teintes flamboyantes. Cette garde-malade si admirable, n'était-elle pas un grand artiste? Rare et merveilleux assemblage! Quand la nature, pour douer une femme, unit les dons les plus brillants de l'intelligence à ces profondeurs de la tendresse et du dévouement où s'établit son véritable, son irrésistible empire, celui en dehors duquel elle n'est plus qu'une énigme sans mot,—les flammes de l'imagination en se mariant chez elle aux limpides clartés du cœur, renouvellent dans une autre sphère le miraculeux spectacle de ces feux grégeois, dont les éclatants incendies couraient autrefois sur les abîmes de la mer sans en être submergés, surajoutant dans les reflets de ses vagues les richesses de la pourpre aux célestes grâces de l'azur.