Mais, le génie sait-il toujours atteindre aux plus humbles grandeurs du cœur, à ces sacrifices sans réserve de passé et d'avenir, à ces immolations aussi courageuses que mystérieuses, à ces holocaustes de soi-même, non pas temporaires et changeants, mais constants et monotones, qui donnent droit à la tendresse de s'appeler dévouement? La force supranaturelle du génie, dénuée de forces divines et surnaturelles, ne croit-elle pas avoir droit à de légitimes exigences, et la légitime force de la femme n'est-elle pas d'abdiquer toute exigence personnelle et égoïste? La royale pourpre et les flammes ardentes du génie, peuvent-elles flotter inoffensives sur l'azur immaculé d'une destinée de femme, quand elle ne compte qu'avec les joies d'ici-bas et n'en attend aucune de là-haut; d'un esprit de femme qui a foi en lui-même et n'a point foi en l'amour, plus fort que la mort? Pour marier en un ensemble presque transmondain, les stupéfiantes affirmations du génie et les adorables privations d'un attachement sans bornes et sans fin, ne faut-il pas avoir ravi en plus d'une veille angoissée, en plus d'une journée de larmes et de sacrifices, quelques-uns de leurs secrets surhumains aux chœurs angéliques?

Parmi ses dons les plus précieux, Dieu prêta à l'homme le pouvoir de créer à son instar, en tirant du néant,—non pas comme lui créateur, auteur de tout ce qui est bon, matière et substance;—mais, comme lui formateur, auteur de tout ce qui est beau, formes et harmonies, pour leur faire exprimer sa pensée où il incarne un sentiment incorporel en des contours corporels, dont il dispose et qu'il dispose au gré de son imagination, pour être perçues par la vue, ce sens qui fait connaître et penser; par l'ouïe, ce sens qui fait sentir et aimer! Véritable création, dans la plus belle signification du mot, l'art étant l'expression et la communication d'une émotion au moyen d'une sensation, sans l'intermédiaire de la parole, nécessaire pour révéler les faits et les raisonnements. Après cela, Dieu donna à l'artiste (et dans ce cas le poète devient artiste, car c'est à la forme du langage, prose ou poésie, qu'il doit son pouvoir) un autre don qui correspond au premier, comme la vie éternelle correspond à la vie du temps, la résurrection à la mort: celui de la transfiguration! Le don de changer un passé incorrect, incomplet, fautif, brisé, en un avenir de glorification sans fin, pouvant durer tant que l'humanité dure.

Et l'homme et l'artiste peuvent être fiers de posséder de si divines puissances! C'est en elles que gît le secret de la royauté native que l'homme, cet être chétif et misérable, exerce à bon droit sur l'incommensurable et sereine nature; de la supériorité innée que l'artiste, cet être faible et impuissant, se sent à juste titre sur ses semblables! Mais, l'homme n'exerce sa royauté qu'en cherchant le bien dans les limites du vrai; l'artiste ne peut revendiquer sa supériorité qu'en renferment seulement le bien sous les contours du beau.—Comme la plupart des artistes, Chopin n'avait point un esprit généralisateur; il n'était guère porté à la philosophie de l'esthétique, dont il n'avait même pas beaucoup entendu parler. Seulement, comme tous les vrais, les grands artistes, il arrivait aux conclusions du bien, vers lequel le penseur s'élève pas à pas sur les rudes sentiers où se cherche le vrai, par un vol vertical à travers les sphères transparentes et radieuses du beau.

Chopin se laissait posséder par la situation si neuve qui lui était faite à Majorque et dont il n'avait aucune expérience, avec cette ignorance et cette imprévoyance des futures amertumes dont les germes sont semés et épars autour de nous, que nous avons tous plus ou moins connues dans ces charmantes années d'enfance, alors qu'un amour maternel aveugle, sans prescience de l'avenir, nous entourait de son idolâtrie et gorgeait notre cœur de félicité, en préparant son irrémédiable malheur! Tous nous avons subi l'influence de ce qui nous environnait sans nous en rendre compte, pour ne retrouver dans notre mémoire que bien plus tard, la familière image de chaque minute et de chaque objet. Mais, pour un artiste éminemment subjectif, comme l'était Chopin, le moment vient où son cœur sent un impérieux besoin de revivre un bonheur que les flots de la vie ont emporté, de reéprouver ses joies les plus intenses, de revoir leur cadre fascinateur, en les forçant à sortir de cette ombre noire du passé où un temps, peint de si vives couleurs, s'est évanoui, afin de la faire entrer dans l'immortalité lumineuse de l'art, par ce procédé mystérieux que le magnétisme du cœur communique à l'électricité de l'inspiration et que la muse enseigne, aux mortels de son choix.

Là, toute résurrection est une transfiguration! Là, tout ce qui fut incertain, fragile, déjeté, maculé, plus senti que réalisé, obscurci au moment presque où il brillait de toute sa radiance, quelque peu dénaturé, sitôt qu'il eut atteint l'apogée de son épanouissement,—revient sous la figure d'un corps glorieux, impérissable désormais, irradiant d'une éternelle sublimité. N'étant plus enchaîné, ni aux lieux, ni aux années d'autrefois, ce qui est ainsi transfiguré après avoir été ressuscité, vit à jamais d'une vie supranaturelle, incorruptible, invulnérable, dominant la succession des âges et apparaissant partout, de par le don de subtile omniprésence qui lui permet d'entrer dans tous les cœurs, en traversant toutes leurs enveloppes.

Or, chose bien digne de remarque, Chopin n'a ni ressuscité, ni transfiguré l'époque de suprême bonheur que le séjour de Majorque marqua dans sa vie. Il s'en abstint sans y avoir réfléchi, sans en avoir donné la raison au tribunal de son jugement, sans même se l'être demandée, sans l'avoir scrutée avec un regret ou avec un désespoir. Il ne le fit pas, instinctivement. Son âme droite et nativement honnête, que les paradoxes indignes n'ont jamais pervertie, répugnait à la glorification de ce qui, ayant pu être, n'a point été! Pour ce fils de l'héroïque Pologne, où femmes et hommes versent jusqu'à la dernière goutte de leur sang afin d'attester la réalité de leur idéal, tout idéal manqué, privé de réalité, était un avortement. Mais tout avortement, qui est une mort dans le monde des vivants, n'est même pas né dans le monde de la poésie; l'on ignore son nom dans le monde du beau! Aussi, Chopin a-t-il chanté les impressions, les bonheurs, les admirations, les enthousiasmes de sa jeunesse, tout naturellement, comme l'oiseau chante dans les bois, comme le ruisseau murmure dans les prés, comme la lune resplendit dans les nuits, comme la vague scintille sur le sein de la mer, comme le rayon luit dans les champs de l'éther! Tandis qu'il n'a pas su raconter son bonheur étrange en cette île enchantée, qu'il eût souhaité pouvoir transporter sur une autre planète et qui n'était, hélas! que trop près du rivage! En y retournant, il vit déchirés, défigurés, dissipés, les mirages qui avaient enveloppé, circonscrit, embelli ses horizonts; il ne put donc, ni ne voulut les chanter, les idéaliser.

Pour le dire autrement, Chopin ne sentit pas le besoin de ressusciter ce passé ardent, qui empruntait aux latitudes méridionales leur feu et leur éclat; dont les flammes exhalaient l'âcre saveur du bitume d'un volcan; dont les explosions portaient parfois une terreur destructive sur les frais et riants versants d'une tendresse pleine de simplicité; dont les laves brûlantes étouffaient et ensevelissaient à jamais les souvenirs d'une heure de joies naïves, innocentes et modestes. Par ainsi, celle qui croyait être la poésie en personne, n'a point inspiré de chant; celle qui se croyait la gloire elle-même, n'a point été glorifiée; celle qui prétendait que, comme un verre d'eau, l'amour se donne à qui le demande, n'a point vu son amour béni, son image honorée, son souvenir porté sur les autels d'une sainte gratitude! Près d'elle, que de femmes qui ont seulement su aimer et prier, vivent à jamais dans les annales de l'humanité d'une vie transfigurée, soit qu'on les appelle Laure de Novès ou Éléonore d'Este, soit qu'elles portent les noms enchanteurs de Nausikaa ou de Sakontala, de Juliette ou de Monime, de Thécla ou de Gretchen.

Mais non! Durant cette existence dans une île transformée en un séjour de dieux, grâce aux hallucinations d'un cœur épris, surexcité par l'admiration, terrassé par la reconnaissance, Chopin transporta un moment, un seul moment, dans les pures régions de l'art, soudainement, par un choc de sa baguette magique!—ce fut un moment d'angoisse et de douleur! Mme Sand le raconte quelque part, parmi les récits qu'elle fit sur ce voyage, en trahissant l'impatience que lui faisait déjà éprouver une affection trop entière, puisqu'elle osait s'identifier à elle au point de s'affoler à l'idée de la perdre, oubliant qu'elle se réservait toujours le droit de propriété sur sa personne quand elle l'exposait aux corruptions de la mort ou de la volupté.—Chopin ne pouvait encore quitter sa chambre, pendant que Mme Sand promenait beaucoup dans les alentours, le laissant seul, enfermé dans son appartement, pour le préserver des visites importunes. Un jour, elle partit pour explorer quelque partie sauvage de l'île; un orage terrible éclata, un de ces orages du midi qui bouleversent la nature et semblent ébranler ses fondements. Chopin, qui savait sa chère compagne voisine des torrents déchaînés, éprouva des inquiétudes qui amenèrent une crise nerveuse des plus violentes. Comme pourtant l'électricité qui surchargeait l'air finit par se transporter ailleurs, la crise passa; il se remit avant le retour de l'intrépide promeneuse. N'ayant pas mieux à faire, il revint à son piano et y improvisa l'admirable Prélude en fis moll. Au retour de la femme aimée, il tomba évanoui. Elle fut peu touchée, fort agacée même, de cette preuve d'un attachement qui semblait vouloir empiéter sur la liberté de ses allures, limiter sa recherche effrénée de sensations nouvelles, lui soustraire quelque impression trouvée n'importe où et n'importe comment, donner à sa vie un lien, enchaîner ses mouvements par les droits de l'amour!

Le lendemain, Chopin joua le Prélude en fis moll; elle ne comprit pas l'angoisse qu'il lui racontait. Depuis, il le rejoua souvent devant elle; mais elle ignora, et si elle l'avait deviné, elle eût intentionnellement ignoré, quel monde d'amour de telles angoisses révélaient! Elle n'avait que faire de ce monde, puisqu'elle ne pouvait ni connaître, ni partager, ni comprendre, ni respecter un tel amour! Tout ce qu'il y avait d'intolérablement incompatible, de diamétralement contraire, de secrètement antipathique, entre deux natures qui paraissaient ne s'être compénétrées par une attraction subite et factice, que pour employer de longs efforts à se repousser avec toute la force d'une inexprimable douleur et d'un véhément ennui,—se révèle en cet incident! Son cœur à lui, éclatait et se brisait à la pensée de perdre celle qui venait de le rendre à la vie. Son esprit à elle, ne voyait qu'un passe-temps amusant dans une course aventureuse dont le péril ne contrebalançait pas l'attrait et la nouveauté. Quoi d'étonnant, si cet épisode de sa vie française fut le seul dont l'impression se retrouve dans les œuvres de Chopin? Après cela, il fit dans son existence deux parts distinctes. Il continua longtemps à souffrir dans le milieu trop réaliste, presque grossier, où s'était engouffré son tempérament frêle et sensitif; puis, il échappait au présent dans les régions impalpables de l'art, s'y réfugiant parmi les souvenirs de sa première jeunesse, dans sa chère Pologne, que seule il immortalisait en ses chants.

Il n'est pourtant pas donné à un être humain, vivant de la vie de ses semblables, de tellement s'arracher à ses impressions présentes, de tellement faire abstraction de ses cuisantes souffrances quotidiennes, qu'il oublie dans ses œuvres tout ce qu'il éprouve, pour ne chanter que ce qu'il a éprouvé. C'est pourquoi nous supposerions volontiers que, dans ses dernières années, Chopin fut en proie à une sorte de travail, plutôt encore de rongement intérieur, dont il était inconscient, quoiqu'il sût qu'un mal pareil avait détruit le génie de plus d'un grand poète, de plus d'un grand artiste. Ces grandes âmes, voulant échapper à la torture de leur enfer terrestre, se transportent dans un monde qu'elles créent. Ainsi fit Milton, ainsi fit le Tasse, ainsi fit Camoëns, ainsi fit Michel Ange, etc. Mais, si leur imagination est assez puissante pour les y emporter, elle ne peut les empêcher de traîner avec eux la flèche barbelée qui s'est enfoncée dans leur flanc. Ouvrant leurs larges ailes d'archanges en exil ici-bas, ils volent haut, mais, en volant, ils souffrent des morsures de la plaie envenimée qui dévore leur chair et absorbe leurs forces! C'est pour cela que les tristesses de l'amour méconnu se retrouvent dans le paradis de Milton, celles d'une désespérance amoureuse sur le bûcher de Sofronie et d'Olinde, celles d'une farouche indignation sur les traits sombres de la Nuit à Florence!