Chopin ne compara point son mal à celui de ces grands hommes, tant la rare exceptionnalité, le rare resplendissement de la source intellectuelle à laquelle il l'avait puisé, le lui faisait croire hors de toute comparaison. Tête à tête avec ce mal, il espérait assez le dominer pour l'empêcher de jeter ses reflets blafards, ses regards de spectre sans sépulture décente, sur les régions aériennes, fraîches, irisées comme les vapeurs matinales d'un beau printemps, où il avait coutume de se rencontrer avec sa muse. Cependant, tout résolu qu'il fut à ne chercher dans l'art que le pur idéal de ses premiers enthousiasmes, Chopin y mêla, à son insu, les accents de douleurs qui n'y appartenaient point. Il tourmenta sa muse pour lui faire parler le langage des peines complexes, raffinées, stériles, se consumant elles-mêmes dans un lyrisme dramatique, élégiaque et tragique à la fois, que ses sujets et leur sentiment n'eussent point comporté naturellement.

Nous l'avons déjà dit: toutes les formes étranges qui ont si longtemps surpris les artistes dans ses dernières œuvres, détonnent dans l'ensemble général de son inspiration. Elles entremêlent aux murmures d'amour, aux chuchotements des tendres inquiétudes, aux complaintes héroïques, aux hymnes d'allégresse, aux chants de triomphe, aux gémissements de vaincus dignes d'un meilleur sort, que l'artiste polonais entendait dans son passé à lui,—les soupirs d'un cœur malade, les révoltes d'une âme désorientée, les colères rentrées d'un esprit fourvoyé, les jalousies trop nauséabondes pour être exprimées, qui l'oppressaient dans son présent. Toutefois, il sut si bien leur imposer ses lois, les maîtriser, les manier en roi habitué à commander que, contrairement à maints coryphées de la littérature romantique contemporaine, contrairement à l'exemple donné alors en musique par un grand-maître, il réussit à ne jamais défigurer les types et les formes sacrés du beau, quelles que fussent les émotions qu'il les chargea de traduire.

Loin de là; dans ce besoin inconscient de rendre certaines impressions indignes d'être idéalisées et sa résolution de ne jamais avilir la muse, ni l'abaisser au langage des basses passions de la vie qu'il avait permis à son cœur d'avoisiner, il agrandit les ressources de l'art au point qu'aucune des conquêtes qu'il fit pour en étendre les limites, ne sera reniée et répudiée par aucun de ses légitimes successeurs. Car, si indiciblement qu'il ait souffert, jamais il ne sacrifia le beau dans l'art au besoin de gémir; jamais il ne fit dégénérer le chant en cri, jamais il n'oublia son sujet pour peindre ses blessures; jamais il ne se crut permis de transporter la réalité brutale dans l'art, cet apanage exclusif de l'idéal, sans l'avoir d'abord dépouillée de sa brutalité pour l'exhausser au point où la vérité s'idéalise. Puisse-t-il servir d'exemple à tous ceux auxquels la nature départit une âme aussi belle et un génie aussi noble, s'ils sont assez infortunés pour rencontrer, comme lui, un bonheur qui leur enseigne à maudire la vie, une admiration qui leur enseigne le mépris de l'admirable, un amour capable de leur enseigner la haine de l'amour!...

Quelque borné qu'ait été le nombre de jours que la faiblesse de sa constitution physique réservait à Chopin, ils auraient pu n'être point abrégés par les tristes souffrances qui les terminèrent. Âme tendre et ardente à la fois, pleine de délicatesses patriciennes, plus que cela, féminines et pudiques, il avait en lui des répugnances invincibles que la passion lui faisait surmonter, mais qui, refoulées, se vengeaient en déchirant les fibres vives de son âme comme des épines de fer rouge. Il se fut contenté de ne vivre que parmi les radieux fantômes de sa jeunesse qu'il savait si éloquemment invoquer, parmi les navrantes douleurs de sa patrie auxquelles il donnait un noble asile dans sa poitrine. Il fut une victime de plus, une noble et illustre victime, de ces attraits momentanés de deux natures opposées dans leurs tendances, qui, en se rencontrant à l'improviste, éprouvent une surprise charmée qu'elles prennent pour un sentiment durable, élevant à ses proportions des illusions et des promesses qu'elles ne sauraient réaliser.

Au sortir d'un pareil rêve à deux, terminé en cauchemar affreux, c'est toujours la nature plus profondément impressionnée qui demeure brisée ou exsangue; celle qui fut la plus absolue dans ses espérances et son attachement, celle pour qui il eût été impossible de les arracher d'un terrain que parfument les violettes et les muguets, les lis et les roses, qu'attristent seulement les scabieuses, fleurs de la viduité, les immortelles, fleurs de la gloire, pour les transplanter dans la région où croissent l'euphorbe superbe, mais vénéneuse, le mancenillier fleuri, mais mortel!—Terrible pouvoir exercé par les plus beaux dons que l'homme possède! Ils peuvent porter après eux l'incendie et la dévastation, tels que les coursiers du soleil, lorsque la main distraite de Phaéton, au lieu de guider leur carrière bienfaisante, les laissait errer au hasard et désordonner la céleste structure.


[VIII.]

epuis 1840, la santé de Chopin, à travers des alternatives diverses, déclina constamment. Les semaines qu'il passait tous les étés chez Mme Sand, à sa campagne de Nohant, formèrent, durant quelques années, ses meilleurs moments, malgré les cruelles impressions qui succédaient pour lui au temps exceptionnel de leur voyage en Espagne.

Les contacts d'un auteur avec les représentants de la publicité et ses exécutants dramatiques, acteurs et actrices, comme avec ceux qu'il distingue à cause de leurs mérites ou parce qu'ils lui plaisent; le croisement des incidents, le coup et le contre-coup des engouements et des froissements qui en naissent, lui étaient naturellement odieux. Il chercha longtemps à y échapper en fermant les yeux, en prenant le parti de ne rien voir. Il survint pourtant de tels faits, de tels dénouements qui, en choquant par trop ses délicatesses, en révoltant par trop ses habitudes de comme il faut moral et social, finirent par lui rendre sa présence à Nohant impossible, quoiqu'il semblât d'abord y avoir éprouvé plus de répit qu'ailleurs. Comme il y travailla avec plaisir, tant qu'il put s'isoler du monde qui l'entourait, il en rapportait chaque année plusieurs compositions. Les hivers ne manquaient pourtant pas de ramener une augmentation graduelle de souffrances. Le mouvement lui devint d'abord difficile, bientôt tout à fait pénible. De 1846 à 1847, il ne marcha presque plus, ne pouvant monter un escalier sans éprouver de douloureuses suffocations; depuis ce temps il ne vécut qu'à force de précautions et de soins.