[10] Il faut observer que malgré la constante réserve et la profonde dissimulation que leur commande la position de leur pays, à elles, dépositaires de tant de sentiments, de tant d'incidents, de tant de faits, de tant de secrets, qui à la moindre indiscrétion menaceraient quelqu'un de la déportation et des mines de la Sibérie, jamais on ne rencontre chez les Polonaises cette insincérité de tous les instants, ce mensonge perpétuel qui distingue d'autres femmes slaves. Celles-ci, non contentes de pratiquer la non-vérité, se sont faites une seconde nature de la contre-vérité, qu'impose un despotisme dont dépendent toutes les sources de la vie, tout le brillant de son échaffaudage; despotisme d'autant plus implacable sous ses formes mielleuses que, se sachant réduit à régner par la terreur, il consent à être trompé en étant adulé, à être caressé sans amour, bercé sans tendresse, enivré d'un vin frelaté, sans se soucier si le cœur est épanoui quand les lèvres rient, si l'âme est heureuse quand la bouche le proclame, si elle ne hait pas celui auquel les yeux jettent leurs plus séduisantes invites. Pour ces femmes, le besoin de la faveur commande la duplicité, comme une condition première, essentielle, inévitable, sine qua non, de tout ce qui fait le bien-être de la vie, le charme et l'éclat d'une destinée; le mensonge leur devient par conséquent une nécessité vitale, un besoin impérieux auquel il faut satisfaire sur l'heure, à tout prix. Dans ces conditions, il ne saurait jamais se transformer en un art, toute la ruse du sauvage captif voulant profiter de son maître, non s'en affranchir, ne pouvant se comparer avec le savoir-faire habile et ingénieux du diplomate et du vaincu. Aussi, pour s'entretenir la main, ces femmes, à quelque rang qu'elles appartiennent, femmes de cour ou de quatorzième tchin, ne disent-elles jamais, au grand jamais, un mot de pure et simple vérité. Demandez-leur s'il est jour à minuit, elles répondront oui, pour voir si elles ont su faire croire l'incroyable. Le mensonge, qui répugne à la nature humaine, étant devenu un ingrédient inévitable de leurs rapports sociaux, a fini par gagner pour elles on ne sait quel charme malsain, comme celui de l'assa fœtida que les hommes au palais blasé du siècle dernier portaient en bonbonnière. Elles ont comme un goût plus sapide sur la langue sitôt qu'elles se figurent avoir induit en erreur quelque naïf, avoir persuadé quelque bonne âme du contraire de qui a été, de ce qui est, de ce qui sera.—Or, pour autant de Polonaises qu'on ait pu connaître, jamais on n'a rencontré une vraie menteuse. Elles savent faire de la dissimulation un art; elles savent même le ranger parmi les beaux-arts, car lorsqu'on en a surpris le secret, on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, du sentiment généreux qui la dicta ou de la délicatesse de ses procédés. Mais, quelqu'inimaginable finesse qu'elles mettent à ne pas laisser comprendre qu'elles savent ce qu'elles prétendent ignorer, qu'elles ont aperçu ce qu'elles veulent n'avoir point vu, on ne peut jamais les accuser d'avoir manqué de franchise, surtout au détriment de qui que ce soit. Elles ont toujours dit vrai; tant pis pour ceux qui ne les devinaient pas. Elles sont bien assez habiles pour échapper à tout essai scrutateur, sans recourir au masque qui trahit la vérité et tue l'honneur. Toute l'adresse avec laquelle une Polonaise dérobe ce qu'elle veut cacher du secret d'autrui ou du sien, l'impénétrabilité dont elle recouvre le fond de ses sentiments, le dernier mot de ceux que lui inspirent les autres, ce qu'elle pense de tout et de tous, ce qu'elle compte faire et faire faire dans un cas et un moment donné, ne l'empêchent jamais d'être, non seulement sincère, mais ouverte, disant à chacun avec grâce, abandon et empressement, tout ce qui l'intéresse de savoir quand cela ne fait tort à personne. L'habitude de vivre au sein du danger, de manier le danger, de se jouer du danger au milieu duquel elle a grandi depuis qu'elle est au monde, donne à son imperturbable discrétion comme un instinct de salut pour tous. Il lui serait impossible de faire du mal par une parole irréfléchie, passionnée ou encolérée, même à un ennemi, tant sa pensée est naturellement tournée vers le devoir d'aider et de secourir. Ensuite, elle est trop pieuse, trop civilisée, elle a surtout trop de tact, pour pousser la dissimulation au-delà du nécessaire.—Entre elle et les autres femmes slaves il y a la différence de la vaincue à l'esclave. La vaincue étant fière se respecte elle-même sous ses déguisements; l'esclave n'a plus souvent qu'une âme d'esclave. Elle ne sait plus ni dissimuler sans mentir, ni mépriser celui qui l'obligerait à mentir; elle le craint! Et ici, la crainte du seigneur est le commencement de la bassesse.
[11] Ce mot fut prononcé devant une personne de notre connaissance.
[12] Dédicace de Modeste Mignon.
[13] L'habitude où l'on était autrefois de boire dans leur propre soulier la santé des femmes qu'on voulait fêter, est une des traditions les plus originales de la galanterie enthousiaste des Polonais.
[14] Mémoires d'outre-tombe, 1er vol.—Incantation.
[15] Idem, 3e vol.—Atala.
[16] Dans l'impossibilité de citer des poèmes trop longs ou des fragments trop courts, nous ajouterons ici pour les belles compatriotes de Chopin quelques strophes d'un ton familier, qu'elles disent intraduisibles, mais peignant d'une touche fine et sentie le caractère général de celles qui habitent ces régions moyennes, où se concentrent les rayons épars du type national; si non les plus éclatants, du moins les plus vrais.
Bo i cóż to tam za żywość
Młodych Polek i uroda!
Tam wstyd szczery, tam poczciwość,
Tam po Bogu dusza mloda!
........................................
........................................
Myśl ich cicho w życiu świeci,
Pełne życia, jak nadzieje;
Lubią pieśni, tańce, dzieci,
Wiosne, kwiaty, stare dzieje....
Gdy wesołe, istne trzpiotki,
I wiewiórki i szczebiotki!
Lecz gdy w smutku myśl zagrzebie,
Wówczas Polka taka rzewna,
Iż uwierzysz, że jéj krewna
Najsmutniejsza z gwiazd na niebie!
Choć człek duszy jéj nie zbadał,
W koło serca tak tam prawo,
Tak rozkosznie i tak łzawo,
Jakbyś grzechy wyspowiadał.