C’est ainsi que naquit le Universæ Phraseologiæ corpus congestum. Il fut d’abord exclusivement composé de phrases et de tournures tirées de Cicéron, puis on y ajouta un petit nombre d’expressions appartenant aux grands auteurs du siècle d’or de la langue latine, Salluste, César, Tite-Live, Cornelius et quelques autres. Il faut remarquer que l’auteur ne cite pas toujours textuellement l’écrivain auquel il a emprunté sa citation, et c’est ce qui a empêché, dans cette édition, d’indiquer les sources, quoique nous puissions affirmer que nous avons vérifié presque toutes les citations au moyen de l’Apparatus de Nizzolius, de Forcellini et de Freund. Souvent il se contente de prendre la tournure et de l’appliquer au passage qu’il veut développer. Cependant, dans ce qui est rangé sous la rubrique Usus: les phrases qui servent à indiquer la Syntaxe particulière de chaque mot, sont empruntées textuellement à Cicéron et aux meilleurs auteurs du grand siècle. Souvent nous les avons rétablies et traduites, pour la plus grande utilité des élèves. “Leur lecture assidue, ajoute le P. Wagner, non-seulement donnera aux élèves les différentes significations d’un mot, mais encore leur prouvera que négliger d’en suivre la construction, c’est s’exposer à employer une tournure peu latine, “si quampiam atque ab his alienam construendi formulam adhibuerint Discipuli, fere in Idiotismum se impactos admoneantur.”

Mais il ne suffit pas d’avoir un bon livre, il faut savoir s’en servir; or, à première vue, il semble que l’usage de ce Dictionnaire ne soit pas accessible à tout le monde. Il est hors de doute, et l’expérience le prouve, que si l’on parvient à en saisir l’économie, si l’on en a, pour ainsi dire, la clef, on parviendra en peu de temps à faire de rapides progrès dans la connaissance de la langue latine. L’auteur en avait constaté l’efficacité, quand il nous dit: “Noveram adolescentes qui orationem struerent tam elegantem, ut in volvendo Cicerone, multos annos posuisse videri potuissent hujus artificii ignari. Inest et illud commodi quod ea, quæ aliena fuerant, multiplici usu sua faciant; quodque dicitur, in succum et sanguinem suum vertant.”

Pour cela, il ne faut pas puiser indistinctement dans ce livre, coudre ensemble, sans suite et sans liens, des membres de phrase, qui, pris individuellement, sont très latins, mais qui doivent être rapprochés avec goût et discrétion. L’enfant intelligent doit faire sans dictionnaire son discours, sa narration ou son thème; il doit, après avoir médité profondément son sujet, après l’avoir ordonné dans toutes ses parties, l’écrire dans un latin plus ou moins pur, plus ou moins élégant, selon sa force et sa capacité. Ce travail, le plus important sans contredit, étant terminé, il devra, avec l’aide du dictionnaire de Phraséologie, débarrasser son devoir, que nous pouvons supposer correct, de toutes les tournures françaises, des gallicismes, des mots peu latins, et de cent autres imperfections, auxquelles il trouvera un remède assuré dans ce volume, s’il sait s’en servir avec intelligence et discernement.

Montrons, par un exemple facile, la vraie manière d’user avec fruit de ce livre. C’est une lettre d’un fils à son père pour lui demander de l’argent, dans le but d’acheter des livres. Dans la première colonne, se trouve cette lettre dans le style d’un élève ordinaire de troisième; style simple et exempt de fautes contre les règles de la grammaire. Dans la seconde, la même lettre a été modifiée, rendue plus élégante au moyen du dictionnaire de Phraséologie. Du reste, les mots modifiés dans la première colonne sont soulignés, ce sont ceux-là qui doivent être l’objet du travail personnel de l’élève, quand il a jeté sur le papier les idées et qu’il veut donner à son style ce poli, cette perfection que demande la langue latine.

Scio equidem, te alioquin mei causa multos sumptus facere; ausus tamen sum, novam insuper gratiam petere. Suadet nobis magister, ut libros quos in schola explicat, coemeremus, spondetque, si eos domi legerimus, multum profecturos. Uti hactenus semper conatus sum, primo loco aut primis proximus esse, ita nihil tristius foret, quam si, ob hunc librorum defectum, priorem laudem amitterem et a discipulis contemnerer. Spero autem in causa tam æqua, te, ut fuisti, erga me liberalem fore.

Cognitum equidem habeo, multas alioquin impensas a te mei causa tolerari, id tamen mihi sumpsi, ut novam insuper gratiam etiam atque etiam a te contenderem. Auctor nobis fit magister, ut in coemendos eos libros, quos in schola nobis miro evolvit modo, pecuniæ aliquid collocaremus; fidemque suam obligat, fore ut, si eosdem domi etiam legendo contriverimus, magnos progressus faciamus. Uti hactenus nervis omnibus contendi, principem in schola locum vel primo proximum tenere, ita nihil tristitia majore me conficeret, atque si, ob hunc librorum defectum, priorum laudum jacturam facerem, et a condiscipulis despectui haberer. Spe autem ducor in causa tam æqua, fructus liberalitatis tuæ uberrimos, ut pervenere, ad me perventuros.

Après avoir souligné, dans mon devoir, les expressions qui me déplaisent, je cherche à les remplacer au moyen du dictionnaire de Phraséologie. Prenons, pour commencer, le verbe, scio; à cet article nous trouverons: compertum habeo, cognitum habeo, etc. Donc compertum vel cognitum equidem habeo multas alioquin impensas a te mei causa tolerari, en substituant ce verbe passif, forme essentiellement latine, au verbe facere, gallicisme français, dans le sens de facere sumptus, faire des dépenses. Nous remplacerons, toujours au moyen de la Phraséologie, ausus tamen sum par id tamen mihi sumpsi, et à la place du gallicisme petere gratiam, nous mettrons contendere gratiam. Avec le verbe sumpsi suivi du subjonctif, nous terminerons ainsi la période: Id tamen mihi sumpsi ut novam insuper gratiam etiam atque etiam a te contenderem. C’est ainsi que nous trouverons dans le Dictionnaire tous les autres changements à faire. Tantôt ce sera le substantif, tantôt l’adjectif, le verbe ou même les dérivés, qui seront l’objet des remarques de l’élève studieux, et il est évident que l’habitude prise de corriger ainsi, pendant une heure, un discours de deux pages, ne pourra manquer de produire, en peu de temps, des fruits merveilleux. L’enfant sera heureux de reconnaître dans son latin quelques unes de ces tournures qu’on lui a appris à admirer, et il fera des progrès rapides, s’il parvient à se garder contre l’écueil opposé, de vouloir tout farcir d’élégances plus ou moins bien employées “ne omnia Elegantiis farcire velit, sed ut condimentum parce inspergat et cum judicio, quo discernat quæ Phrasis, cui voci ejus sententiæ aptior sit.”

Mais, me dira-t-on peut-être, à quoi bon cet amas et d’élégances, de tours propres à la langue latine, qui ne peut servir qu’à tromper professeurs et élèves, à égarer même ces derniers dans une forêt d’expressions dont ils ne sont pas capables de sentir la justesse et la portée? Ce double reproche serait sérieux, s’il était fondé. Pourquoi, dirai-je à mon tour, recommander aux élèves de choisir les expressions, les tournures les plus latines? Pourquoi ces cahiers où l’on recueille, jour par jour, les phrases les plus saillantes, les tournures les plus autorisées de la langue de Cicéron? Pourquoi ces leçons apprises chaque jour? Pourquoi ces imitations quotidiennes du prince des écrivains latins? Peut-être sera-t-il difficile, dans les commencements de saisir toute la portée du livre que nous offrons de nouveau au public lettré, mais un peu d’expérience en montrera certainement l’utilité. Ce livre a pour lui la sanction des années, et notre époque, quoique moins enthousiaste de la langue latine que les siècles précédents, conserve cependant assez de grands et nobles esprits, pour qu’il soit inutile de prouver l’utilité de l’étude des belles-lettres pour la véritable formation de l’homme et du chrétien.

Nous ne pouvons terminer ce travail sans indiquer les améliorations apportées à cette première édition française.

Les textes ont été revus soigneusement d’après trois éditions différentes. Quand ils étaient obscurs ou écourtés, ils ont été rétablis dans leur intégrité au moyen de Forcellini, de Freund ou des originaux, et traduits en français. Pour plus de clarté, on a établi des différences de caractères, qui permettent de trouver rapidement ce qu’on recherche. Ainsi que dans tous les lexiques modernes, la quantité a été indiquée sur les mots, pour permettre aux élèves d’observer la règle si importante de l’accent tonique.