On a déjà vu que, tout en le proposant, le Moniteur s'était chargé de démontrer sa disproportion avec le but qu'on a en vue.
Non-seulement il est illusoire, mais il ouvre à l'industrie un avenir si effrayant, que je me vois forcé, afin que le public ne soit pas pris au dépourvu, d'invoquer encore un moment son attention.
Je suis surpris qu'on ne soit pas frappé, comme je le suis moi-même, des tendances vraiment exorbitantes et dangereuses dans lesquelles la France laisse s'engager l'administration des douanes.
Certes, c'était bien assez que cette institution, d'abord purement fiscale, se fût convertie en un instrument soi-disant de protection, en réalité de priviléges et de monopoles. Dès lors les travailleurs se sont aussi transformés en solliciteurs; ils ont assailli le gouvernement pour lui arracher la faculté de rançonner la nation, comme les quêteurs de places l'assiégent pour acquérir le droit d'exploiter le budget. Et le pouvoir, détourné de sa véritable et simple mission, qui est de garantir à chacun sa liberté, sa sûreté et sa propriété, s'est vu chargé encore de l'effroyable tâche de satisfaire à toutes les prétentions des classes laborieuses, d'assurer à chaque industrie les moyens de se soutenir et de se développer, et cela par le jeu des tarifs, par des combinaisons de taxes, par l'octroi à quelques-uns de ce qu'il parvient à arracher à tous.
Cependant la douane, obéissant à de fausses notions dont elle n'est pas responsable, puisqu'elle les reçoit du public, procédait au moins à son œuvre nouvelle par mesures générales et uniformes, lorsqu'il y a trois ans, elle déposa dans le traité belge le funeste germe des droits différentiels. À partir de cette époque, il fut établi en principe que les taxes d'importation pourraient varier selon les pays de provenance, selon le cours des denrées dans chacun de ces pays, selon leur distance, ou même, qu'on me passe l'expression, selon la température des passions, des animosités et des jalousies nationales. Ainsi la douane n'a plus borné ses prétentions à être un instrument de protection, elle est devenue une arme offensive, un moyen politique d'agression. Elle a dit à un peuple: «Tu es ami, nous admettrons tes produits à des conditions modérées,» à un autre: «Nous te haïssons, notre marché te sera fermé.» Qui ne voit combien ce caractère hostile imprimé à la douane augmente les chances de guerre, déjà si nombreuses, que les tarifs recèlent dans leur sein? Qui ne comprend que ce sont les factions désormais qui se combattront sur le terrain des questions douanières? Qui ne s'aperçoit avec effroi qu'un nouvel horizon a été ouvert à de diaboliques alliances entre les cupidités industrielles et les intrigues politiques?
Voici maintenant que les droits de douane varieront, non plus seulement selon les pays de provenance, mais encore suivant la destination de la marchandise.
Voyez comme s'élargit insensiblement le rôle du douanier!
D'abord, il n'avait qu'une question à adresser à la marchandise: «Qu'es-tu?» Sur la réponse il prélevait la taxe, et tout était dit.
Plus tard, le dialogue s'est étendu à deux questions: «Qu'es-tu?—Du fil.—D'où viens-tu?—Que t'importe?—Il m'importe que si tu viens de Bruxelles, tu payeras dix; et si tu arrives de Manchester, tu payeras trente.» C'était bien le moins qu'on pût accorder à la ligue du monopole avec l'anglophobie.
Maintenant voici que le douanier aura droit à trois interrogations: «Qu'es-tu?—Du fer.—D'où viens-tu? car le droit varie selon que la nature t'avait déposé dans les mines du Westergothland ou dans celles du Cornouailles.—Je viens du Cornouailles.—À quoi es-tu destiné? car le droit varie encore suivant que tu vas devenir navire ou charrue.»