—Quoi! huit jours ont suffi pour effacer de votre souvenir l'histoire de cette mémorable campagne!

—Pensez-vous qu'on y va rêver huit jours durant? C'est une prétention bien indiscrète.

—Je vais donc recommencer.

—Ce serait ajouter une indiscrétion à une indiscrétion.

—Vous m'embarrassez. Si vous voulez que la fin du récit soit intelligible, il faut bien ne pas perdre de vue le commencement.

—Résumez-vous.

—Soit. Je disais qu'à mon retour de ma première pérégrination économique mon calepin constatait ceci: «D'après la déposition de tous les industriels protégés, la France a eu, par l'effet des lois restrictives de la Chambre du double vote, moins de blé, de viande, de fer, de drap, de toile, d'outils, de sucre, et moins de toutes choses qu'elle n'en aurait eu sans ces lois.»

—Vous me remettez sur la voie. Ces industriels disaient même que tel avait été non-seulement le résultat, mais le but des lois de la Chambre du double vote. Elles aspiraient à renchérir les produits en les raréfiant.

—D'où je déduisis ce dilemme: Ou elles n'ont pas raréfié les produits, et alors elles ne les ont pas renchéris, et le but a été manqué; ou elles les ont renchéris, et en ce cas elles les ont raréfiés, et la France a été moins bien nourrie, vêtue, meublée, chauffée et sucrée.

Plein de foi dans ce raisonnement, j'entrepris une seconde campagne. Je me présentai chez le riche propriétaire et le priai de jeter les yeux sur mon calepin, ce qu'il fit un peu à contre-cœur.