La nation aurait à décider: d'abord si elle veut s'assurer des moyens de défense; ensuite s'il n'y a aucun moyen plus économique et plus sûr que d'assister, de soudoyer la marine marchande; enfin, s'il n'y en a pas de meilleur, qu'il faut s'y résoudre.
Mais ce que je voudrais qui fût bien entendu, pour l'honneur des théories (car j'avoue mon respect des théories), c'est ceci: que lorsque des considérations supérieures vous réduisent à soudoyer une industrie qui tomberait sans cela, il ne faut pas s'imaginer que cette industrie soit lucrative, que le travail et les capitaux qu'elle occupe reçoivent industriellement un bon emploi; il faut savoir qu'on perd, il faut savoir qu'on fait un sacrifice à la sûreté nationale; il ne faut pas surtout s'étayer de cet exemple pour appliquer à d'autres industries le même procédé, sans avoir le même motif.
J'aurais, bien d'autres considérations à présenter, mais l'espace et le temps m'obligent à me résumer. Armateurs du Havre, de Bordeaux, de Marseille et de Nantes, si vous êtes partisans de la liberté du commerce, votre position particulière ne doit pas vous empêcher d'apporter à notre Association le tribut de vos lumières et de votre influence. Votre rôle vis-à-vis de la nation est tout tracé.
Demandez, pour vous comme pour tout le monde, le droit commun, c'est-à-dire la liberté. Qu'au grand air de la liberté vous puissiez ou non vous soutenir, demandez toujours la liberté, car vous n'avez pas le droit d'exiger que la nation y renonce pour votre avantage, et vous vous placeriez dans une position fausse et indigne de vous, si vous le demandiez.—Que si la nation, pour sa défense et dans l'intérêt commun, a besoin de votre concours, de vos sacrifices, stipulez des conditions dans lesquelles votre patriotisme ait une généreuse part; mais surtout gardez-vous de laisser donner à l'indemnité qui vous sera offerte le nom de protection ou privilége, car les fausses dénominations font les fausses idées; que votre cri soit: Liberté!... et compensation pour ceux qu'on en prive.—Nos adversaires ne viendront point alors vous jeter de prétendues contradictions à la face.
32.—À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE LA PRESSE[39].
Monsieur,
Que faut-il penser du nouveau tarif américain? Les journaux anglais le vantent comme très-libéral, se fondant sur ce qu'il a en vue le revenu public et non la protection.—C'est justement ce dont vous le blâmez, quand vous dites:
«Il faut qu'il soit bien entendu que les États-Unis, se plaçant sur le terrain étroit et égoïste de la fiscalité, n'ont pas eu la prétention de se poser en champions ou en adversaires de la liberté commerciale.»—«Difficile problème, ajoutez-vous ailleurs, que l'on cherche à agiter en France.»
Vous êtes donc d'accord avec les journaux anglais sur ce fait que le tarif américain a été combiné en vue du revenu public. C'est pour cela qu'ils le disent libéral, et c'est précisément pour cela que vous le proclamez étroit et égoïste.
Mais un droit de douane ne peut avoir qu'un de ces deux objets: le revenu ou la protection. Dire que la fiscalité, en matière de tarifs, est un terrain étroit et égoïste, c'est dire que la protection est un terrain large et philanthropique. Alors, Monsieur, faites-moi la grâce de m'expliquer sur quel fondement vous donnez si facilement raison, en principe, aux partisans de la liberté des échanges, lesquels ont déclaré hautement que ce qu'ils combattent dans nos tarifs, ce n'est pas le but fiscal, mais le but protecteur[40].