Quand il dut repartir, elle le conduisit à la gare. Il fumait sa pipe avec son habituelle placidité, mais, dans la salle d’attente, il fut silencieux, pour la première fois depuis son arrivée, et, quand vint le moment du départ, sans se cacher, il pleura. Il embrassa la vieille fille avec effusion, promit d’écrire, promit de revenir et s’engouffra sur le quai.
Le soir tombait. Mlle Anaïs regagna son petit magasin. Elle remercia la voisine qui l’avait gardé. Elle entra dans la chambre du fond, s’assit sur le lit pliant, respira l’odeur, qui persistait, du tabac. Il lui était impossible de s’intéresser à elle-même. Elle songeait à un paquet qu’elle voulait préparer. Elle se demandait quand elle aurait une lettre. Elle pensait aux périls de la guerre. Ses épaules maigres frissonnèrent… Brusquement, avec orgueil et avec souffrance, elle se rendit compte qu’elle n’était plus retranchée du monde et que, maintenant, comme les autres, elle avait sa part d’angoisse et sa part d’espérance.
L’OTAGE
Mme de Beauchamp, avant de sortir, renouvela ses instructions à la nouvelle bonne de sa fille.
— Vous avez bien compris, Clémence ? C’est une surveillance de tous les instants que j’exige. Vos excellents certificats et la chaleureuse recommandation de Mme de Breuve me permettent d’être assurée que vous êtes, bien que jeune, une personne sérieuse à qui l’on peut, en toute tranquillité, confier une enfant. Mais, je vous le répète, vous devez veiller sur Mlle Solange avec la plus grande attention. Aux Champs-Elysées elle pourra jouer avec ses cousines et avec les petites filles dont je vous ai donné les noms par écrit, mais ayez soin qu’elle ne se fatigue point ; elle est fort délicate. Du reste, mademoiselle est fort sage et fort docile ; elle vous obéira ainsi que je lui ai recommandé… Je puis compter sur vous ?
— Madame peut compter sur moi…
Clémence, jeune personne correcte, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avait écouté dans une attitude de respect attentif et réservé qui satisfit pleinement Mme de Beauchamp.
Dix minutes après, celle-ci s’éloignait en auto vers ses œuvres et ses visites, tandis que la bonne et la petite fille, à pied, s’en allaient vers les Champs-Elysées.
Solange, élégante et fine, grande pour ses neuf ans, marchait posément avec un air suprêmement distingué. Clémence la regardait du coin de l’œil et semblait hésitante. Soudain elle se décida.
— Mademoiselle Solange, on va prendre le métro, dit-elle.