Mme Demblot venait de son œuvre pour les réfugiés et allait à son œuvre pour les enfants. Il faisait beau temps ; elle marchait sans lenteur ni hâte ; vêtue de sombre, un chapeau noir sur ses cheveux grisonnants, la taille roide, le visage impassible, les yeux sévères, elle paraissait, comme de coutume, aussi revêche, aussi autoritaire que possible.

Soudain, comme Mme Demblot traversait le boulevard, elle sursauta et réprima à peine une exclamation de stupeur.

Devant elle, son mari, M. Hector Demblot, passait, donnant le bras à un soldat inconnu, jeune, de bonne mine, et dont l’autre bras était en écharpe.

Mme Demblot, après son premier mouvement de surprise, ne manifesta par nul signe qu’elle eût reconnu son mari. Elle passa auprès de lui comme auprès d’un étranger, mais en le regardant fixement. M. Demblot leva les yeux, la vit, tressaillit ; son visage, qui était riant, devint gris de cendre.

Déjà Mme Demblot s’était éloignée d’un pas rapide. Une fièvre de stupeur et de fureur l’animait. Elle essayait en vain de comprendre. Trois jours avant, M. Demblot, comme il faisait de temps à autre, était parti avec sa valise, disant qu’il était chargé d’une mission en province. Pourquoi avait-il menti ? Pourquoi était-il à Paris ? Qui était ce soldat ?

Il y avait vingt-deux ans qu’elle avait épousé M. Demblot et qu’il était son esclave. Il n’avait jamais bien compris, lui-même, d’abord comment il avait osé aimer et demander en mariage la redoutable jeune fille qui devait devenir sa femme, ensuite pour quelles raisons elle l’avait agréé. Il n’était pas beau, aucune gloire ne lui était promise et enfin elle était assez riche, alors que lui ne l’était pas du tout. Il avait fini par se convaincre que Mme Demblot l’avait épousé par amour, — non pour lui, mais pour la tyrannie. Il avait vécu et vieilli avec les impressions d’un petit garçon qui, sous la contrainte de parents sévères, tremble dans la perpétuelle crainte des châtiments. Pour M. Demblot, les châtiments c’étaient les scènes, des scènes d’une sorte presque muette, de l’invention de Mme Demblot, et que le pauvre homme redoutait tellement, qu’il restait béant et terrifié, frémissant d’appréhension, lorsqu’il croyait avoir mal fait. Tout tombait sur lui, le ménage étant sans enfants.

Mme Demblot n’alla pas à son œuvre et rentra chez elle. Elle connaissait trop son mari pour ne pas être sûre que, l’ayant vue, il allait, lui aussi, rentrer. Elle s’établit, raide, dans un fauteuil droit, au milieu du salon hostile.

Un quart d’heure après, M. Demblot arriva. C’était un petit homme de cinquante-cinq ans, aux joues roses et ridées, aux yeux clairs, à la chevelure grise toujours un peu hérissée, et qui semblait à la fois plus jeune et plus vieux que son âge. Sous le regard fixe qu’attachait sur lui sa femme assise, rigide comme un juge, il crut défaillir, avança en se tortillant, voulut parler, avala sa salive avec un gloussement rauque et ne dit rien. Ces signes prouvèrent à Mme Demblot qu’il était plus en faute encore qu’elle ne l’avait pensé.

— J’attends vos explications, dit-elle après un cruel silence.

— Tu… tu m’as vu… chère amie, commença-t-il. Je n’étais pas seul… Je suis revenu subitement. Ma valise est à la gare… J’ai rencontré un ami…