26 septembre. — Il a invité à dîner Valochon, qui est sale, et de Bivar (qui s’appelle Pufin), qui hurle et me broie les doigts. Il ne peut plus supporter que les ratés ; il jalouse trop les autres. Il les amènera, à moitié gris, du café. S’il est en avance, il me fera une scène parce que le dîner ne sera pas prêt. S’il est en retard, il me fera une scène parce que le rôti sera trop cuit. Dans les deux cas ce sera « inimaginable » ! Et il parlera de lui sans interruption, avec enthousiasme et en me prenant à témoin : « Marceline le sait ! » — « Oui, mon cher Adolphe… »
— Mon Dieu ! cria une voix pleine d’angoisse.
Mme Bermide, en peignoir et les cheveux défaits, entrait. Dans son lit elle s’était soudain souvenue avec affolement qu’elle avait oublié, appelée par la servante, d’enfermer son Journal dans le tiroir secret du secrétaire qu’elle seule connaissait.
Immobile, elle regardait le cahier vert aux mains de son mari. Elle était saisie de terreur et de remords ; elle souffrait de la détresse cruelle qu’il devait éprouver à être ainsi éclairé sur lui-même ; elle espérait aussi, confusément, que maintenant peut-être il changerait.
M. Bermide, au cri jeté par sa femme, avait levé la tête. Une indignation douloureuse et noble était sur son visage. Il dit seulement :
— Alors… par toi aussi je suis méconnu ?
LE RIVAL
De bonne heure, M. Arthur Langlacy quitta son hôtel pour aller se promener dans le parc de la station thermale. La douceur vaporeuse et ensoleillée du matin calma son agacement. Il avait été chassé de chez lui par les échos, mal atténués par les cloisons minces, d’une scène qui venait d’éclater chez ses voisins. De ceux-ci, M. Langlacy savait seulement le nom : de Ferlan, et que c’était un vieux ménage qui devait être riche puisque l’hôtel était cher. Il avait à peine entrevu un homme d’allure timide, à barbe grise, aux yeux résignés derrière un lorgnon d’or, — une dame bien mise, de considérable prestance. C’était elle qui faisait les scènes et elle les renouvelait souvent : des scènes longues, âpres, implacables, faites par une personne bien élevée qui contient sa voix et mesure ses injures. Parfois, protestait faiblement une voix masculine aussitôt submergée par un redoublement de reproches acerbes.
M. Langlacy faisait sans hâte le tour du parc. Il se trouvait en bonne santé, ce matin-là, et il marchait d’un pas ferme, très jeune d’aspect avec sa taille svelte dans son vêtement correct et son visage à peine marqué, resté fin sous les cheveux blancs.
Il reprenait le chemin de la ville lorsque, débouchant d’une allée latérale, il vit venir au-devant de lui Mme de Ferlan. Imposante et élégante, les cheveux acajou, le visage fardé avec discrétion, de loin elle était encore belle. Comme, en la croisant, M. Langlacy ébauchait un geste de salut, elle laissa volontairement tomber son ombrelle. Il la lui rendit, elle le remercia et se livra à quelques considérations sur la ville et sur le temps. Elle les coupait de silences qui paraissaient attendre. M. Langlacy n’y prenait point garde, mais, comme Mme de Ferlan éveillait en lui un souvenir confus, il se demandait s’il l’avait déjà rencontrée en réalité ou si, seulement, elle lui en donnait l’impression, à cause de la banalité apprêtée de son aspect qui l’apparentait à tant d’autres fortes dames bien mises. Soudain, elle fit un pas vers M. Langlacy et, d’une voix basse et pathétique, prononça ces mots :