Sur la première page se trouvait cette mention : 14e cahier de mon Journal.

— Ah ! par exemple !… Ah ! par exemple !… Elle tient un journal !… C’est inimaginable !… murmura M. Bermide.

Il se demanda où pouvaient bien être dissimulés les autres cahiers, mais le plus pressé était de prendre connaissance de celui qu’il tenait. Il tourna la page et lut :

12 avril. — C’est l’anniversaire de notre mariage. Il ne m’en a rien dit et je ne lui en ai rien dit parce que maintenant ça m’est égal. Il m’a fait une scène à déjeuner à cause de l’omelette qu’il aurait voulu au fromage… L’année dernière il était en voyage et l’année d’avant je lui avais apporté des fleurs et il m’a dit que c’était ridicule, je l’ai vu dans mon cahier de cette année-là, et que ce n’était plus de notre âge. C’est vrai que cela fait quatorze ans que nous sommes mariés… J’ai trente-six ans. Il en a quarante-sept. Il se teint les cheveux et il croit que personne ne s’en aperçoit, sauf moi. Moi, je ne compte pas. Je l’ai tant aimé, je l’ai tant admiré, et il en a tant abusé ! Il a toujours été si sûr que jamais je ne me révolterai, que je lui serai fidèle toute ma vie… Maintenant je ne pleure plus quand il me fait des scènes… J’y suis habituée…

La première note s’arrêtait là. M. Bermide, trop ahuri pour se rendre nettement compte de ce qui lui arrivait, tourna la page. Les pages suivantes ne contenaient que de brèves indications, courses faites ou scènes subies pour motifs variés. La constatation : « Je m’ennuie » revenait assez souvent sans autres commentaires. Mme Bermide ne tenait son Journal que très irrégulièrement et souvent laissait passer plusieurs jours sans rien noter.

M. Bermide qui éprouvait une stupeur indicible, constata que jamais sa femme ne le nommait. Elle l’appelait il ou bien lui.

Et il lisait :

7 mai. — Partie de campagne à Garches, chez sa sœur. Elle me déteste et m’a lancé des insolences toute la journée. Les garçons sont insupportables et ont, exprès, déchiré ma robe. Au retour, il m’a reproché de ne pas aimer sa famille.

2 juin. — A déjeuner, il m’a parlé avec solennité d’économie politique. Il veut maintenant s’y consacrer. Cela durera quelques semaines, quelques mois au plus. Comme toujours, j’ai eu l’air de m’intéresser à ce qu’il me disait. Ce n’est pas de l’hypocrisie de ma part. C’est une habitude qui a été sincère très longtemps et que je ne peux plus perdre. Il n’y a que quatre ou cinq ans que j’ai vraiment cessé tout à fait de le croire un homme supérieur. Je sais, maintenant. Il ne fera rien. Jamais. Il a essayé de tout depuis des années, et c’est au point que je ne me rappelle même plus ce qu’il faisait quand nous nous sommes mariés… Mon Dieu, l’admiration que j’avais pour lui, à ce moment-là !… Il m’avait dit que je participerais à son œuvre et j’en étais si fière ! Son œuvre !… Jamais il ne fera rien, et si nous n’avions pas nos petites rentes… Mais heureusement il est avare et, s’il gâche sa vie et la mienne, il sait garder notre argent.

Le Journal continuait semblable, monotone et mélancolique. La dernière note était du jour même.