« Oui, oui, je sais combien vous le rendez heureux… »

Mme Demblot regarda le pauvre homme qui lui faisait de timides signes d’intelligence et se tortillait, gêné et souriant, derrière le dos du soldat, et elle ne trouva rien à répondre.

LE CAHIER VERT

M. Bermide, à 7 h. 1/2 précises, rentra chez lui avec les deux amis qu’il avait invités. Sa coutume était d’être en retard, et le dîner ne se trouvait pas tout à fait prêt. M. Bermide, impétueux et despotique, fut courroucé et le dit fortement. C’était inimaginable ! Y pensait-on vraiment ? On savait bien cependant que lui, si large d’esprit en toutes choses, était, à l’égard de l’exactitude qu’il exigeait, inflexible !… Redressant sa taille qu’un embonpoint naissant rendait plus majestueuse, rejetant de la main, en arrière de son front, sa chevelure trop noire et qui se clairsemait, il allait et venait dans le salon. Les deux invités, M. Valochon, professeur sans élèves, et M. de Bivar, acteur sans théâtre, ne soufflaient mot, sachant bien qu’on dînerait. Mme Bermide, pleine de contrition, essayait faiblement d’apaiser son mari.

— Voyons, mon cher Adolphe… On va servir, je t’assure… Voyons, mon cher Adolphe… répétait-elle d’une voix aussi douce que son visage aux traits effacés, que le regard de ses yeux gris, que la nuance de ses cheveux blonds cendrés.

Et comme la servante annonçait le dîner, M. Bermide consentit à s’apaiser.

A table ces messieurs mangèrent bien et parlèrent beaucoup. D’abord, M. Valochon et M. de Bivar, l’un jaune, chauve et fielleux, l’autre blême, glabre et véhément, tous deux râpés et tous deux incompris, se donnèrent la réplique, célébrant chacun son génie. Mais M. Bermide ne les avait pas invités pour cela. Il éleva la voix et parla de lui-même avec autorité, en phrases mesurées et hautaines qui devinrent bientôt enthousiastes, et, comme il les nourrissait, tous deux l’écoutèrent. Mme Bermide, discrètement, surveillait le service, découpait et versait à boire, tout en restant comme suspendue aux lèvres de son mari, qui d’ailleurs de temps à autre requérait son témoignage : « Du reste, Marceline le sait… » Et elle répondait fidèlement : « Oui, mon cher Adolphe. »

Vers onze heures les deux invités se retirèrent. Mme Bermide passa dans sa chambre et M. Bermide resta au salon pour achever son cigare.

Il fumait avec béatitude quand ses yeux se portèrent sur un petit secrétaire placé en face de lui et dont se servait Mme Bermide, qui n’avait permission d’entrer dans le bureau de son mari que pour le ranger.

Sur le meuble, M. Bermide fut surpris de voir un cahier. Il se leva et alla l’examiner. C’était un cahier de classe assez gros, vert et avec un dos noir. Il l’ouvrit et reconnut l’écriture de sa femme. Intrigué, il revint à sa place sous la lampe, lut quelques lignes, ne comprit pas nettement, et se reporta au commencement du cahier, dont un tiers à peine était écrit.