— Je ne suis jamais revenu ici avant aujourd’hui. Je ne suis revenu en France que pour la guerre… Maintenant j’espérais vous avoir oubliée, après tant de temps… après tant de choses… Mais non, je ne vous ai pas oubliée ! Au milieu du danger, des épreuves, des fatigues, ma vraie souffrance c’était vous… Vous n’étiez pas obligée de m’aimer… Mais j’ai cru… Vous m’avez laissé croire… Et c’est un autre…
Sa voix s’étrangla. Elle dit lentement :
— Je suis veuve depuis trois ans. Mon mari est mort dans un accident. Il était violent et emporté… J’ai été malheureuse… très malheureuse… Et j’ai changé…
Oui, elle avait changé. Il le comprenait à l’entendre et à la voir. Dans l’ombre du soir qui tombait il la regardait ardemment. Elle n’était plus celle de jadis, l’enfant éclatante, capricieuse, dédaigneuse. Elle était peut-être moins belle, mais il se demanda si elle n’était pas d’une séduction plus émouvante, maintenant que la vie l’avait assouplie et meurtrie.
« Je suis revenue seule dans cette vieille maison, reprit-elle. Je voulais y retrouver les souvenirs de tout ce que j’ai dédaigné, de tout ce que j’ai gâché, de tout ce que j’ai perdu… Il faut me pardonner, Georges… Depuis longtemps je sais… je sais… »
Ses yeux étaient baissés et elle tordait une branche mince de la haie entre ses doigts fins. Il se pencha vers son visage, n’osant encore comprendre, tant la détresse du passé l’opprimait toujours, mais elle releva les yeux et alors, suffoquant, il dut rester silencieux avant de pouvoir lui dire ce qu’elle était pour lui et quel bonheur il emporterait quand il repartirait.
— Partir… Oh, c’est vrai… c’est vrai… vous allez partir, retourner au péril…
Elle avait pâli. Une émotion cruelle crispait son visage passionné. D’une voix basse, où tremblait la peur d’une angoisse qui venait de naître pour elle avec son amour, elle ajouta :
« Eh bien, vous voyez, c’est à mon tour… C’est moi maintenant qui vais souffrir à cause de vous… »