Elle avait habité, avec une vieille parente, la maison qui était là-bas, au bout du jardin, de l’autre côté de la haie. Il l’avait aimée, enfant lui-même, quand elle était une enfant moqueuse et impérieuse qui le pliait à tous ses caprices et le récompensait parfois en lui permettant d’embrasser sa joue. Il l’avait aimée tout le long de leur adolescence, qu’il fût près d’elle ou loin d’elle, qu’elle fût dédaigneuse ou bonne, selon la fantaisie de sa coquetterie. Il l’avait aimée plus encore, à mesure que le temps passait, qu’elle devenait une femme. Et il avait cru qu’elle l’aimait elle aussi, qu’elle consentait à l’épouser, quand, un soir de juin, à travers la brèche de la haie, elle l’avait écouté, semblant émue, et sans lui répondre par des railleries. Mais il avait, peu de temps après, compris à quel point il s’était trompé lorsqu’il avait appris qu’elle allait épouser un homme qui avait une fortune très considérable et de hautes ambitions. Il avait éprouvé alors une douleur si affreuse, une jalousie si torturante qu’il s’était enfui pour ne pas la voir auprès d’un autre, pour ne plus entendre prononcer son nom. Il avait passé des années à l’étranger et, brusquement, était revenu pour la guerre. Maintenant, dans cette maison où il osait rentrer pour la première fois, les souvenirs et les images de jadis renaissaient plus despotiquement. Il descendit vers le jardin. Sous ses pas, des feuilles mortes, montait une odeur humide et flétrie.
Il s’arrêta auprès de la brèche dans la haie. Il essayait en vain de dominer son émotion et il était irrité en songeant qu’il porterait toute sa vie le fardeau de cet amour dont les rêves et les souffrances ne voulaient pas se laisser oublier.
Derrière la haie, soudain, glissa un pas léger. Il vit une forme svelte dans un grand manteau sombre. Bouleversé, il recula. C’était elle. Elle était là… avec son mari, sans doute… Il allait les voir côte à côte…
« Pourquoi suis-je revenu ? » se dit-il avec angoisse.
Elle s’approcha de la brèche. Il voulut s’enfuir et n’eut pas la force de détourner les yeux de son visage.
— Restez, chuchota-t-elle, je savais que vous deviez venir et j’ai voulu…
Il l’interrompit violemment. Ce qu’il disait c’étaient ses pensées qui continuaient tout haut et sa voix haletait d’émotion.
— Non, non, je ne veux pas vous entendre ! je ne veux pas vous voir ! Je souffre assez, je vous aime assez déjà ! Laissez-moi ! Je vous ai aimée toute ma vie. Jamais je ne pourrai aimer une autre femme. Vous le savez ! Vous m’avez appris la souffrance ! J’étais un enfant quand vous me l’avez apprise, enfant aussi vous-même, mais déjà sans pitié ! Maintenant vous êtes à un autre…
Elle eut un mouvement d’étonnement.
— Vous ne savez donc pas ?…