« Oh ! Arthur, quelle démence… Comment vous ai-je sacrifié, vous… vous ! à cet homme ?… Mais n’étais-je pas une enfant mal conseillée, une petite fille trop gâtée, qui laisse le bonheur pour le plaisir ?… »
Elle s’arrêta encore et, soudain, la voix changée, dure, amère, elle se mit à parler de son mari. Il était sans énergie, sans courage, sans esprit et sans capacité. Il avait menti à toutes les ambitions dont il lui avait promis la réalisation. Il avait échoué dans tout ce qu’il avait entrepris. Il avait failli se ruiner en voulant augmenter sa fortune. Il l’avait blessée dans ses aspirations, son orgueil et sa délicatesse…
Mme de Ferlan ne s’observait plus. M. Langlacy reconnaissait les phrases des scènes dont, sans le vouloir, il avait entendu des lambeaux à travers les cloisons. Il la regardait et voyait se peindre sur son visage fardé toute la somme d’injuste rancune dont elle était capable, toute l’oppressive et mesquine méchanceté qui pouvait l’animer.
Soudain, elle lui mit la main sur le bras.
« Le voici !… Regardez-le ! Non, mais regardez-le ! »
Promenant le petit chien de Mme de Ferlan dans une allée voisine, dont les séparaient des buissons peu épais, le mari s’avançait.
Jadis, M. Langlacy avait failli provoquer, en un duel à mort, M. Beaupuy. Il avait eu pour lui une haine folle, et la seule idée de cet homme le torturait de rage et de jalousie. Maintenant, à voir ce vieillard à l’air humble et peureux, un peu courbé, comme sous un fardeau trop lourd pour sa faiblesse, et qui, avec un visible respect, trottait ou s’arrêtait selon le bon plaisir du chien, il se demandait seulement ce que lui-même, Arthur Langlacy, serait, à la minute présente, si, trente ans avant, il avait, triomphant de son rival, réussi à épouser Henriette. Il se posa la question et frissonna un peu en songeant à l’immense amour qu’il avait eu pour elle et à tout ce qu’elle aurait pu faire de lui au gré de son caprice.
Mais Mme de Ferlan disait à son oreille :
« Et c’est à cet homme que je vous ai sacrifié, Arthur. Comme je comprends maintenant que vous l’ayez haï…
— C’est vrai, je le haïssais… murmura M. Langlacy.