Il suivit d’un regard presque reconnaissant le mari qui s’éloignait et ajouta d’un ton pénétré :

« Comme on peut être injuste, n’est-ce pas ?…

UN OUBLI

Après le déjeuner, M. Vadège constata qu’il avait quarante minutes avant de retourner à son bureau, et il se versa avec attention sa camomille.

Mme Vadège était assise de l’autre côté de la table et elle était si jolie, si fraîche et si gracieuse qu’autour d’elle le décor de la petite salle à manger paraissait plus banal et plus mesquin encore.

M. Vadège leva les yeux sur elle et sourit du seul plaisir de la voir. Comme chaque jour, il lui demanda ce qu’elle ferait l’après-midi, et elle le lui dit en détail. Il l’écoutait ravi. Depuis six ans qu’elle était sa femme, il n’avait pas encore pu s’habituer à son bonheur, et il n’avait pas encore pu comprendre comment Marcelle avait bien voulu l’épouser, lui qui n’était ni beau, ni jeune, ni riche et qui n’avait aucune chance d’être jamais autre chose qu’un fonctionnaire modeste. Comme elle était dévouée, intelligente, adroite et active ! Malgré leurs modestes ressources, elle était toujours élégante, avec des parures qui semblaient chères et ne l’étaient pas, des robes neuves qui étaient de vieilles robes si bien transformées qu’il ne les reconnaissait jamais. Il avait retrouvé auprès d’elle une sentimentalité d’adolescent. Pendant les heures de son travail, la pensée de Marcelle ne le quittait pas. Il l’imaginait dans leur intérieur, ou bien en courses par les rues, traversant Paris pour acheter à meilleur marché dans tel magasin qu’elle connaissait… Elle était si économe et si sérieuse !…

Soudain, M. Vadège tressaillit si violemment que son lorgnon tomba.

— Marcelle, c’est aujourd’hui samedi ! s’écria-t-il d’une voix étranglée.

— Oui. Eh bien ? dit-elle étonnée.

— Le dîner de la cousine Armande… hier, vendredi !