L’autre rougit un peu.
— Eh bien, voilà… C’est que… je suis votre voisin, n’est-ce pas… Et les cloisons de la maison sont minces, et puis c’est une maison en fer, un vrai tambour… Alors, j’entends, vous comprenez… Vous vous tenez dans votre salle à manger, le soir… moi aussi. Du reste, j’entends aussi de la chambre… Alors quand vous… discutez avec Madame, ou plutôt quand elle discute avec vous, moi j’écoute… j’entends, je veux dire… Ça me distrait, n’est-ce pas… Dame, on ne sait pas quoi faire le soir, les cafés ferment de si bonne heure, et moi, si je me couche avant minuit, je ne dors pas… Dans ces conditions-là, depuis deux ans que je suis votre voisin, je me trouve au courant… Madame parle un peu fort quand elle s’anime, et vous aussi. C’est plus rare, mais je vous entends très bien. Je sais les histoires de votre cousin Théodore, qui a mal tourné, de la faillite de l’oncle de Madame et de l’héritage du parrain que vous n’avez pas eu. Et je sais aussi l’histoire de la petite actrice, à cause de laquelle, dit Madame, vous avez essayé d’écrire pour le théâtre, ce qui n’a pas réussi…
La colère de M. Bruide éclata.
— Monsieur, cet espionnage est indigne !… Surprendre ainsi…
— Non, non, interrompit l’autre, suppliant, ce n’est pas de l’espionnage. J’ai d’abord entendu malgré moi, je vous jure. Et moi, dans la vie, je suis seul, sans femme, sans parents, sans amis… Je vieillis seul. Alors, quand je vous entends, ça me fait une compagnie. Je m’asseois derrière la cloison et il me semble que je suis un peu en famille. C’est de l’indiscrétion, peut-être ? Mais maintenant que je deviens vieux je regrette tant de ne pas m’être marié !… Je me sens si abandonné ; j’ai peur la nuit de tomber malade ; ma femme de ménage me vole… Croyez-moi, tout vaut mieux que d’être seul. Oui, tout ! Même les scènes de chaque jour…
Il y eut un silence. M. Bruide regardait cet homme qui le connaissait mieux qu’aucun homme au monde ne l’avait jamais connu, et qui lui était étranger. Il éprouvait pour lui une animosité vive et aussi une sorte d’affection, comme à l’égard d’un ami à qui l’on n’a plus rien à cacher.
— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il sèchement.
— Mais à rien, à rien du tout… J’ai de la sympathie pour vous… J’ai voulu vous rendre service… Si, par hasard, le soir, cela ne vous ennuie pas trop, je pourrai venir passer un moment avec vous… Vous n’auriez qu’à m’appeler à travers la cloison… Voilà Madame qui rentre, ajouta-t-il avec un coup d’œil vers la rue. — Vous n’allez pas déjeuner seul. Vous êtes bien heureux…