— Ce sont mes enfants, dit Dulin, et c’est ma grand’mère… Elle est très âgée et très sourde, et je ne crois pas qu’elle ait toute sa raison, mais je n’ai qu’elle au monde pour les garder et les soigner… Cela, elle sait le faire, mais elle ne peut plus ni lire ni écrire. Alors je suis sans nouvelles, vous comprenez, monsieur Balbois ? Je suis auxiliaire dans la zone des armées, et là-bas, je ne sais rien de ce qui arrive ici… Je ne sais pas si mes enfants vont bien… Et c’est pour moi une angoisse constante… Jusqu’à ces derniers temps, une vieille qui habitait avec ma grand’mère me donnait des nouvelles, mais elle vient de mourir… Alors…

— Alors ? demanda M. Balbois.

— Eh bien, monsieur Balbois, je ne connais personne au monde à qui je puisse demander ce service, si vous ne consentez pas à me le rendre. Voulez-vous, de temps à autre, passer ici et m’envoyer un mot, là-bas, pour me dire comment cela va ?…

M. Balbois, dans son égoïsme, avait encore des brèches. Touché de la requête, il ne voulut point s’arrêter à l’ennui de la corvée.

— Mon cher Dulin, comptez sur moi. Chaque semaine, je passerai ici et vous aurez des nouvelles de vos enfants.

Il s’avança et caressa la joue du plus petit pendant que la vieille, furieusement, secouait le poêle éteint.

— Merci ! s’écria le jeune homme avec effusion. Merci !… Mais, dites-moi, monsieur Balbois, reprit-il avec embarras… si par hasard… on ne sait pas… si leur mère… oui, ma femme… revenait. A cause des enfants, c’est une chose possible… Je suis sûr qu’elle les aimait… Eh bien, si elle revenait… Vous la verriez, n’est-ce pas ?… Alors, dites-lui… dites-lui que je ne lui en veux pas ! Dites-lui qu’elle ait confiance en moi… Dites-lui qu’elle revienne pour tout à fait ! Et prévenez-moi, aussitôt, prévenez-moi là-bas…

L’émotion l’interrompit. Puis il ajouta, gêné :

« Vous me trouvez lâche, n’est-ce pas ?…

— Non, non, balbutia M. César Balbois d’une voix tremblante. Je sais, voyez-vous, je sais… C’est mon histoire aussi… La misère, une femme trop jolie et qu’on aime trop… Seulement, moi, je n’avais pas d’enfants… Alors elle n’est pas revenue…