II
Une fois par semaine, M. César Balbois, au lieu de s’arrêter à son habituelle brasserie, descendait vers la place Saint-Sulpice et entrait dans la petite boutique poussiéreuse et noire, où il n’y avait jamais de clients.
M. César Balbois, découvrant son front chauve, saluait la vieille qui, sans tourner vers lui sa face ligneuse, répondait par des grimaces hostiles et des injures sans suite, sénilement proférées à voix basse ; puis il élevait l’un après l’autre les enfants jusqu’à sa barbe grise, afin de les baiser au front ; enfin il s’asseyait sur une vieille caisse, devant une table disjointe, et écrivait une lettre brève, toujours la même :
« Mon cher Dulin, je viens de voir vos enfants. Ils vont bien et sont très gentils. Votre grand’mère est toujours pareille. Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre… »
Pendant trois mois M. César Balbois remplit ainsi fidèlement sa mission, malgré l’animosité de la vieille qui, dans tout visiteur, voyait un ennemi venu pour s’emparer de la chaleur du poêle. Par contre, les enfants étaient affectueux et, petit à petit, M. Balbois s’était mis à les aimer.
Il fit treize visites et il écrivit treize fois son immuable lettre, mais, un jour d’avril, il ne put écrire la formule de la fin : « Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre », car il ne s’en sentit pas le droit. Il y avait du nouveau ; les deux enfants n’étaient plus en loques et ils étaient propres ; une main soigneuse avait recousu leurs petits vêtements et débarbouillé leurs petits visages. C’était un phénomène insolite et M. Balbois interrogea la petite Berthe, qui était l’aînée et qui consentit à répondre :
— C’est maman… Faut pas le dire…
Elle ne voulut rien ajouter. M. Balbois resta ému et perplexe.
Dans la boutique moisie, assis sur la vieille caisse, accoudé auprès de sa lettre inachevée et la tête dans ses mains, il pensait maintenant à lui-même, et un flot d’amertume et de douleur monta du temps passé.
M. Balbois se redressa enfin avec une dignité de justicier. Dulin, trop faible et toujours épris, ne demandait qu’à pardonner, il le savait bien, mais lui était là pour juger la jeune femme et pour apprécier son repentir si elle revenait dans l’espoir de retrouver un foyer. Il voyait son devoir. Il saurait défendre son ami contre de nouveaux malheurs.