Soudain, le bruit de la porte fit tressaillir Balbois. Il tourna la tête, une jeune femme entrait. Elle l’aperçut, eut un mouvement pour s’enfuir, mais comme il s’avançait, elle l’attendit.
— Maman ! cria la petite Berthe en se jetant contre elle. La jeune femme l’embrassa et la fit sortir ainsi que l’autre enfant. Puis elle revint à M. Balbois. La vieille dormait auprès du poêle éteint.
M. Balbois regarda la jeune femme. Elle était svelte et souple dans sa robe noire très simple ; sous son chapeau noir, ses cheveux blonds encadraient d’ondulations épaisses un délicieux visage aux grands yeux tendres, voilés de mélancolie.
« Comme elle est jolie !… Comme elle est jolie !… » se dit M. Balbois, mais il fit un grand effort pour être froid et sévère.
— Madame, dit-il, si je me trouve ici…
Elle l’interrompit :
— Oui, je sais, la grand’mère m’a dit. Elle parle quand elle veut bien… Vous êtes l’ami de… de M. Dulin… Vous lui donnez des nouvelles des enfants… C’est à cause d’eux que je suis revenue. Il fallait que je les revoie… J’étais malheureuse… Oui… oui… je sais que j’ai été très coupable… Mais ce n’est pas tout à fait de ma faute… Quand nous nous sommes mariés, j’étais très jeune et nous étions trop pauvres… C’était plus dur encore que quand j’étais chez mes parents… Et je savais que j’étais jolie et cela m’ennuyait d’être mal mise et de faire le ménage… Et j’ai rencontré celui avec qui je suis partie. C’était le frère d’un élève de mon mari… Il était très séduisant et je l’ai aimé.
— Le misérable ! gronda Balbois, frémissant au souvenir de sa propre histoire.
— Taisez-vous ! Il a été tué, il y a un an ! cria-t-elle. Je suis restée seule… si malheureuse que, sans la pensée de mes enfants… Mais je voulais les revoir… d’abord je n’ai pas osé… J’ai réfléchi, je vous assure, et j’ai compris beaucoup de choses du passé… Je sais bien que j’aurais pu être heureuse avec mon mari si j’avais eu plus de courage dans ce temps-là, et plus d’expérience… Je sais bien que je suis sans excuse à ses yeux, mais il ne peut pas m’empêcher de voir mes enfants maintenant que je les ai retrouvés ! Je travaille toute la journée, et je n’ai que cela : venir les voir, le soir… Je suis si seule et si malheureuse !… Je sais bien que je suis sans excuse…
Sa voix tremblait. M. Balbois, les yeux baissés, croyait entendre la voix repentante d’une autre qu’il avait toujours espéré en vain entendre, et il répondit à la femme de Dulin ce qu’il eût répondu à sa femme à lui, si jamais elle était revenue.