— Si… si… il y a des excuses… Nous aussi nous avons des torts, nous ne comprenons pas et notre bonheur nous suffit trop… Reste, va, tu sais bien que je te pardonne…
Mais, au tressaillement de surprise de la jeune femme, il revint à la réalité. Qu’est-ce qu’il disait donc ?
Il reprit très vite :
« Il vous pardonne… Vous le savez bien… Il sera trop heureux… Tenez, ajouta-t-il en la poussant vers la table, allez achever la lettre que j’avais commencée pour lui. »
Et, honteux d’avoir oublié une seconde qu’il n’était qu’un vieux bohème sans espoir, dont personne n’avait jamais sollicité le pardon, M. César Balbois s’en alla vers sa brasserie.
III
« … Un bohème vieilli, un pilier de brasserie, un pion resté pion pour toujours… je suis cela, cela seulement… Et c’est à cause d’elle, c’est parce qu’elle m’a quitté, parce qu’elle m’a trahi, parce qu’elle a brisé ma vie il y a vingt-cinq ans… Pour elle, que n’aurais-je pas fait ?… Mais seul, seul, seul… »
M. César Balbois s’interrompit. Il était dans la rue ; il se parlait à lui-même et il se rendit compte qu’il avait prononcé tout haut les derniers mots et que des passants le regardaient. Se redressant, il eut pour eux un regard de hauteur et continua son chemin vers le quartier latin.
Depuis quelques jours, M. César Balbois était en proie à une affreuse mélancolie. Sa vie lui semblait odieuse ; l’institution où il gagnait son pain était une geôle peuplée de collègues envieux et d’élèves insolents ; sa brasserie était une geôle aussi, volontaire et méprisable, où, depuis des années, quotidiennement, il passait des heures à pérorer devant des sots… Car c’était là l’unique gloire qu’il ait su conquérir : être le personnage important d’une petite taverne enfumée, fréquentée par des boutiquiers. M. Balbois, en se rappelant ses ambitions passées, avait un rire amer, mais sa plus âpre amertume l’assaillait lorsqu’il pensait à celle qui, jadis, avait été sa femme et qui, lasse de leur indigence, après peu de temps, était partie… Et ce souvenir, qui pendant des années était resté comme assoupi dans sa mémoire, maintenant ne le quittait plus.
M. Balbois, morne, remontait d’un pas lent vers chez lui. Il passa sans s’arrêter devant sa brasserie et n’eut pas le courage d’entrer dans sa crémerie habituelle. Après avoir dîné d’un morceau de pain et d’un café noir, avalé dans un bar, il alla s’enfermer dans sa petite chambre mal tenue. D’un tiroir il tira une photographie qu’il contempla à la lueur de sa bougie. C’était elle. Et il se souvint de la couleur des grands yeux si doux et des longs cheveux soyeux ; il se souvint de la taille souple, des mains fines, du charme sans pareil du sourire. Il se souvint qu’elle l’avait aimé avant de le trahir…