Un coup de cloche l’interrompit, mais, tandis que la surveillante, Mlle Honoré, une personne sèche et effacée, les faisait rentrer, Simone, persuadée que la nouvelle avait un secret passionnant, continua inlassablement ses instances auxquelles les autres « grandes », mises au courant, joignirent les leurs.
Thérèse, pendant toute une semaine, résista. De temps à autre, elle semblait vouloir parler, mais ne s’y décidait pas. Enfin, un soir, excédée de questions, elle commença quelques confidences qui plongèrent ses compagnes dans l’admiration, tant le secret que Thérèse avait si longtemps défendu était romanesque, d’un romanesque complet, irréel et puéril, tellement conforme à leur idéal à toutes, qu’elles en furent émerveillées et jalouses. Thérèse, les jours qui suivirent, ajouta de nouveaux détails et, mystérieusement, montra des preuves. Dès lors, la curiosité et la sympathie qui l’entouraient allèrent en grandissant, à l’étonnement de la surveillante, qui ne s’expliquait pas la popularité de la nouvelle.
Mlle Honoré ayant fait une petite enquête, fut horrifiée, et la directrice, prévenue, le fut davantage encore. Thérèse, appelée sur-le-champ, comparut devant elle.
La majesté habituelle de Mme Bayle était troublée par une agitation vive.
— Mademoiselle Ferrière, dit-elle avec sévérité, l’on m’a appris sur vous des choses graves. Je représente ici votre tuteur, qui remplace les parents que vous n’avez plus. J’ai besoin de savoir la vérité, toute la vérité… Ne niez pas, je suis au courant… Malheureuse enfant !… Par l’entremise de cette vieille bonne que j’ai eu la faiblesse de vous autoriser à voir parfois au parloir, vous êtes en correspondance avec un officier de marine actuellement aviateur au front. Vous l’avez rencontré une fois en province, par je ne sais quel hasard romanesque, et vous avez dit à vos compagnes que vous étiez fiancée avec lui… C’est insensé ! Vous lui écrivez et il vous écrit ! Et cela se passe chez moi… dans la maison que j’ai créée… que jamais n’a effleuré… De la part de ce jeune homme, il n’y a, j’en suis persuadée, que de l’enfantillage… Mais, avant tout, ses lettres ! Donnez-moi ses lettres !… Non, ne répliquez pas ! A l’instant même ! Je sais que vous les gardez sur vous ! Je les veux !
Thérèse tremblait ; elle fouilla dans sa robe et tendit un paquet de lettres que Mme Bayle se mit à parcourir avidement. Mais elle n’en lut que deux ou trois et releva les yeux, non plus avec indignation, mais avec ahurissement, sur Thérèse.
— Voyons, voyons, Thérèse, que signifie cette histoire ? Qui a écrit ces lettres ? demanda-t-elle.
— C’est moi, Madame, avoua Thérèse, très rouge et la tête basse.
Mme Bayle eut un mouvement, mais Thérèse, qui faisait de grands efforts pour ne pas pleurer, continua :
« Oui, c’est moi. J’ai déguisé mon écriture… Je vais vous en écrire d’autres pareilles si vous voulez. J’ai mis des phrases que j’ai lues dans de vieux livres, chez grand’mère, et que j’ai arrangées de mon mieux… Et la boucle de cheveux, c’est une boucle à moi, Madame…