Et lorsqu’il l’eut rejointe dans le couloir.

« Alors c’est décidé ?

— Bien sûr ! c’est une occasion à ne pas perdre, les affaires vont assez mal… dit-il à voix plus basse.

— C’est justement. Vois-tu qu’on se colle une charge pour rien ? C’est-il bien sûr ce que ton frère t’a raconté ?

— C’est sûr. Dans sa commune il y a des réfugiés du même pays que ceux qu’on envoie ici. Tous ils connaissent le vieux. C’est M. Marthosse qu’il s’appelle et il est très riche. Il a des terres, des fermes, un château…

— Mais ça doit être détruit, tout ça…

— Il est riche tout de même. Et il a été évacué comme les autres et il va arriver ici avec eux… Alors moi, à la gare, je lui offre de venir chez nous. Tu penses, il aimera mieux ça que d’aller coucher sur la paille dans l’école. Mais faut pas que nous ayons l’air de le connaître, de savoir qu’il est riche. Ça, c’est le point important, fais-y bien attention… C’est une histoire à nous tirer d’ennui, je te dis ! Un vieux richard tout seul, en voilà un client ! On l’installe, on le soigne, on le dorlote… Alors, dame, il sera reconnaissant… et comme c’est un Crésus…

— Il n’y a que toi pour avoir des idées comme ça, dit la femme avec admiration. Mais comment que tu le reconnaîtras ? Et vois-tu qu’on sache ?…

— Qu’on sache quoi ? On ne fait de mal à personne, bien au contraire ! On lui rend service à ce vieux. Ça se trouve que c’est un richard, tant mieux pour nous. C’est pas défendu d’être malin. Et quant à le reconnaître, sois calme. Tu penses que je ne lui demanderai pas son nom, mais j’ai son signalement : un grand tout courbé, avec une barbe blanche… J’aurai l’air de le choisir par hasard et comme ici personne que toi n’est au courant… Allons, je file, c’est l’heure…

Chottar sauta dans la carriole et s’éloigna sur la route sombre. La femme ferma les volets.