— Donner des leçons ? Pour quoi faire ? Non, elle en prend, elle suit des cours, elle chante… Oh ! elle a du talent, c’est pourquoi je lui ai donné place dans notre concert… Et je dois dire que ça, elle l’a accepté immédiatement… Pensez, c’est une excellente réclame… Elle va paraître à côté de vrais artistes… Enfin, que notre fête soit réussie, c’est tout ce que je demande… Il nous faut beaucoup d’argent…
Le vœu de Mme Pavois fut exaucé et ses efforts récompensés, car la fête réussit parfaitement. La conférence, brève et pittoresque, donna satisfaction ; l’excellence du lunch disposa les assistants à la philanthropie. La tombola ainsi que le concert eurent un grand succès. De ce succès, Valentine Tracy eut une large part. Brune, élancée, très belle, drapée dans des plis blancs, sans grimacer ni gesticuler, non plus que se raidir comme un morceau de bois, elle chanta de telle sorte que les spectateurs l’acclamèrent. Mme Pavois jeta sur elle un regard favorable et vint la féliciter après la matinée dans le petit salon qui servait de coulisses et où la jeune femme, toujours calme et observant une altitude noble, était très entourée.
A ce moment entrèrent quelques enfants qu’une gouvernante, qui les avait surveillés pendant la fête, ramenait à leurs parents. Le petit garçon de Valentine était du nombre. Il se précipita vers sa mère, mais Mme Pavois l’arrêta au passage.
— Eh bien, mon petit Paul, lui demanda-t-elle en l’embrassant, t’es-tu bien amusé ? C’était beau, n’est-ce pas, la représentation ?… Tu as vu ta maman, comme on l’a applaudie !… C’était beau ?…
— Oh ! oui ! oh ! oui ! cria le petit dont les joues étaient animées et les yeux brillants. Oh ! oui ! madame, c’était beau !…
Il se dégagea et se jeta dans les bras de sa mère.
« Oh ! oui, maman, c’était beau ! Le goûter, si tu savais comme c’était bon ! On a eu du jambon et de la viande froide tant qu’on a voulu ! et des gâteaux, et tout ! Ce que j’ai mangé ! Tu avais bien raison, c’était pas la peine qu’on déjeune !… »
La petite voix enthousiaste avait sonné dans la pièce. Il y eut un silence. Valentine Tracy était devenue très rouge et avait perdu toute attitude hiératique. Autour d’elle s’écroulait brusquement, à la révélation naïve, tout le décor de dignité fière et de convenances mondaines maintenu depuis des mois avec tant de courage quotidien, d’efforts assidus, de privations habilement cachées. Des larmes montèrent aux yeux de la jeune femme ; elle se leva pour partir.
Mme Pavois, qui n’osait trop la regarder, se souvint alors que Tracy non plus que Valentine n’avaient aucune fortune, que l’argent gagné jadis n’avait pu toujours durer, surtout avec trois enfants à nourrir, et que la prétention aux toilettes simples peut masquer l’impossibilité d’en acheter de chères. Et Mme Pavois se dit aussi qu’aucune des enquêtes qu’elle faisait pour son œuvre ne lui avait jamais fourni un renseignement aussi sûr et aussi précieux que celui qu’elle venait de recueillir par la petite voix de l’enfant.