Dans sa mansarde d’aspect indigent, M. Célestin Paponel, encore au lit, fumait une cigarette en songeant, volupté non encore émoussée, qu’il avait conquis le droit de se lever quand bon lui semblait.

Neuf heures venaient de sonner au Val-de-Grâce voisin, lorsqu’on frappa. Paponel écarta de son grand front ridé ses longs cheveux gris et boutonna sa chemise sur sa poitrine maigre. Il tira une corde qui, courant dans des anneaux le long du mur, rejoignait ingénieusement le loquet de la porte.

— Entrez ! cria-t-il en même temps.

Parut un gros homme essoufflé, vêtu de noir râpé et porteur d’une serviette.

— Bonjour, monsieur Bellancourt, dit Paponel, affable, en s’accoudant.

— Bonjour, monsieur Paponel… Sapristi, c’est une échelle, votre escalier !… Non, je ne m’asseois pas, je suis pressé, mais j’ai quelque chose de bon pour vous. L’institution Labre cherche un répétiteur de lettres. Cent vingt-cinq par mois et le déjeuner. Je sais que vous êtes libre et j’ai parlé de vous. Faut sauter là-dessus. Je vous présente ce soir, et c’est fait !

— Je refuse ! — Paponel s’était redressé dans son petit lit de fer aux draps troués. — Monsieur Bellancourt, ma gratitude est vive, mais je refuse ! Aucune boîte à bachot n’aura plus Célestin Paponel ! Vous parlez à un homme libre ! J’ai désormais des rentes !

— Hein ? des rentes ? depuis quand ?

Le gros homme étonné regardait la misère qui l’entourait.

— Depuis un mois. C’est le fruit de mon labeur. C’est le but que je visais en entrant dans l’enseignement il y a trente-six ans… Songez-y : trente-six ans de travail avec cette idée fixe : ne rien faire ! J’ai été plus qu’économe : sordide, plus que vertueux : ascétique ! J’en goûte la récompense. J’ai des rentes. C’est du viager. Aucune folie soudaine ne peut me mettre en péril, le capital ne m’appartient plus. Je suis protégé contre moi-même. Jusqu’à ma mort, cent francs par mois me sont assurés. C’est peu, dites-vous ? Non, c’est juste ! C’est ce qu’il me faut pour exister enfin en homme indépendant. Aucun joug ne pèse plus sur moi, comprenez-vous bien ? Il me semble naître ! Je respire ! Je vais me mettre, dès que sera dissipée la première fièvre de la liberté, à mon grand ouvrage sur l’histoire de la ponctuation… Monsieur Bellancourt, admirez un homme heureux !