Une seconde, glacée de terreur, elle se vit vieillir, aux côtés de cet homme, dans le taudis qu’elle quittait… Mais elle atteignait la rue et elle hâta le pas vers tout son bonheur actuel qui lui était mille fois plus cher à cause du cauchemar qui l’avait effleurée.

Une pensée brusque lui traversa l’esprit et l’inquiéta.

« Il ne m’a pas reconnue… Pourquoi ?… Suis-je changée à ce point ? »

Mais elle se souvint que, vingt ans avant, elle était mince et brune, tandis que, maintenant, elle était un peu forte et coiffée d’or rutilant. Et la glace d’une devanture acheva de la rassurer en lui montrant que, si elle était différente, elle était toujours jolie.

MADEMOISELLE PIÉGRIS

I

Ils arrivèrent par le train du matin et une vieille voiture disloquée les amena, eux et leurs deux malles, de la gare. M. Laval mit pied à terre le premier. Il aida sa femme à descendre et enleva dans ses bras la petite Suzanne. Maurice, à son tour, sauta sur la route.

Debout à la grille de sa propriété, Mlle Piégris les attendait. Petite, mince et droite, serrée dans son immuable robe de soie noire et terne, une mantille blanche sur les coques grises de ses faux cheveux, elle avait l’air aussi désagréable que jamais. Elle fit trois pas avec raideur et ouvrit ses longs bras. Deux baisers secs claquèrent sur les joues de Mme Laval.

— Bonjour, ma nièce, vous n’avez pas bonne mine. La campagne vous remettra. Bonjour, ma petite Suzanne. Quel âge a-t-elle ? Huit ans… Elle est grande.

Mlle Piégris tapota les joues de la petite fille puis tourna vers M. Laval un regard hostile. Elle ne lui avait pas pardonné depuis quinze ans d’avoir, fonctionnaire sans fortune, osé épouser sa nièce.