— Non, Madame, merci. Vous ne pouvez pas… Personne ne peut… Il faudrait me rendre ma jeunesse, ma santé, mon talent…

Dans sa voix rauque et usée, Isabelle Andral épiait les échos de la voix qui, autrefois, l’avait émue. Elle avait hâte de s’éloigner, mais, avant, voulut le faire parler encore et dit doucement :

— Vous avez eu des malheurs ?

— Des malheurs ?… Non, non, pas des malheurs, un seul, un seul, il y a vingt ans… Oh ! peu de chose… une trahison… la trahison d’une femme… C’est banal, comme vous voyez…

— Ça y est, il recommence à extravaguer, murmura la brodeuse.

— C’est banal, je vous dis, continua l’homme qui s’animait. Elle en a trouvé un autre qui était très riche, alors elle l’a épousé, lui, au lieu de m’épouser, moi… Nous avions été fiancés un an, et pour elle j’avais changé ma vie, mais est-ce que cela compte ?… Ses parents étaient des bourgeois raisonnables, vous comprenez… ma position ne se faisait pas assez vite… Ils me signifièrent la rupture et l’emmenèrent en voyage. Elle leur obéit. Au fond, elle était pareille à eux. Je ne l’ai jamais revue… J’ai été fou pendant des mois. Après, j’ai essayé d’oublier… Inutile de dire comment… Le résultat est visible ici… Voilà l’histoire. Je n’ai besoin de personne que du gamin pour mon litre. Bonsoir, Madame, fermez la porte en partant…

Il ricana de nouveau, bourra une vieille pipe et recommença à peindre ses petites images.


Isabelle Andral, frémissante, descendait l’escalier.

« Ce sont des mensonges, ce sont des mensonges, se répétait-elle. Si j’ai rompu avec lui, c’est parce qu’il était paresseux, violent et égoïste… J’ai cru l’aimer, mais ce n’était pas vrai… Mon Dieu, mon Dieu, si je l’avais épousé, quelle existence !… »