Les parents, surpris, le regardaient.
— Tu ne veux pas… quoi ?
Il fit deux pas vers eux, les mains serrées et les lèvres tremblantes.
— Je ne veux pas m’en aller ! Je veux rester ici ! Je ne veux plus étudier ! Je ne veux plus ! Je ne peux plus ! Je ne comprends pas la moitié des choses ! J’apprends par cœur et j’oublie ! C’est trop difficile pour moi, je n’y arrive pas ! Je travaille tout le temps, tout le temps, et ça ne sert à rien. Depuis six ans que vous m’avez envoyé au lycée c’est comme ça ! On me dit que j’ai une tête de bois et on a raison et j’ai toujours de mauvaises notes. Le cousin Armand ne vous dit rien parce que vous lui donnez de l’argent pour être mon correspondant, et moi je ne vous dis rien non plus pour ne pas vous faire de la peine… Mais maintenant c’est cet examen, et puis une autre année à recommencer, et puis d’autres études. Ça n’est plus possible ! Je veux rester ici, chez nous, comme vous !
Il avait parlé en phrases entrecoupées et haletantes, avec parfois des intonations d’homme indigné, parfois des intonations plaintives d’enfant qui va pleurer. Et brusquement il se mit à sangloter. Ses parents, sans nettement comprendre ce qui arrivait, étaient plongés dans une stupeur que Mme Goulard secoua la première.
— C’est la fatigue qui lui tourne la tête, déclara-t-elle. Jean, mon Jean, voyons, calme-toi, reviens à toi… Pense à ton avenir. Tu vas passer ton examen. Tu te choisiras une carrière. Tu seras étudiant. Tu auras des succès… Tu réussiras… Nous serons si fiers de toi !
— Je ne réussirai jamais ! cria-t-il à travers ses larmes. Je ne peux pas réussir et je ne veux pas réussir ! Tout ça, ça m’embête ! C’est pas fait pour moi ! Je veux rester ici et travailler comme vous. Il n’y a que les choses d’ici qui m’intéressent !
— C’est donc ça que l’autre jour, à dîner chez M. Tillois, il ne s’est occupé que du prix des bœufs et des cochons, au lieu de parler de son lycée et de ses camarades, comme j’aurais voulu, murmura le père Goulard.
— C’est pas de ma faute ! Je n’aime que ça, la terre, et la culture, et le bétail… Ça me fait de la peine à cause de la peine que ça vous fait, mais tu te rappelles bien, papa, quand j’étais petit, tu n’étais pas d’avis, toi, de me mettre au collège ! Il a fallu que maman insiste… Je sais bien que c’était pour mon bien, mais ça n’a pas réussi. C’est pas de ma faute, je vous assure… Mais je veux vivre ici ! Si vous saviez comment il vit, à Paris, le cousin Armand ! Au cinquième, sans meubles, sur une cour sale, et ses créanciers viennent faire du train, et toute la journée il est à galoper pour trouver de quoi manger !… Je ne dis pas que je deviendrai comme lui, mais je veux rester ici !… Je veux rester ici !…
Il se laissa tomber sur la chaise, près de la table, et enfouit sa tête dans ses bras. Des sanglots secouaient ses grosses épaules. Ses parents le regardaient, se regardaient, atterrés et confondus, concevant à peine encore l’écroulement de leurs rêves d’orgueil.